Passer au contenu principal

LittératureJeff le Lion rugit dans la Pléiade

Joseph Kessel flambe encore dans l’au-delà, moquant ses détracteurs de jadis et flirtant vers une nouvelle jeunesse. De quoi redécouvrir un auteur au charme infini.

Kessel à Londres, 1942-1943. Au mur un portrait du général de Gaulle. Collection particulière.
Kessel à Londres, 1942-1943. Au mur un portrait du général de Gaulle. Collection particulière.
Photo Frédéric Hanoteau © Éditions Gallimard

À un journaliste de «L’Express» qui se croit malin en 1969: «Qui êtes-vous, Monsieur Kessel? Un journaliste? Un romancier? Un académicien? Un aventurier? Ou un mythe?» Jeff, comme chacun le surnomme, répond qu’il n’en sait rien. L’anecdote, relatée dans la préface de la Pléiade par Serge Linkès, maître d’œuvre de ce monument à Joseph Kessel (1898-1979), en dit long sur la permanence d’une énigme ironique mais insoluble.

«Tu as de la chance de voir ce qui n’est pas donné aux autres. Tu dois leur rendre…»

Joseph Kessel, écrivain

L’intéressé jouait avec abondance de son image kaléidoscopique. C’est «le système Kessel», explique encore l’expert, une manière de recycler ses expériences en les rêvant encore et encore. Puisant dans une veine intime que le reportage l’a obligé à cadrer, Jeff se débride en fiction, laissant aller ses pulsions. En ce sens, note encore le professeur Linkès, l’auteur colle à l’air du temps, à cette ascension de la littérature industrielle qui trouve ses lettres de noblesse dans l’entre-deux-guerres après avoir été conspuée au XIXe siècle.

Reporter littéraire, écrivain baroudeur, les identités de Kessel se transvasent dans un style, une éthique, un devoir même. «Tu as de la chance de voir ce qui n’est pas donné aux autres, note-t-il. Tu dois leur rendre choses, décors et gens, comme tu les as toi-même reçus.»

Cosaque russe né en Argentine

Le Cosaque russe né en Argentine, fan de Tolstoï l’humaniste et Dostoïevski le torturé, ne cessera d’aiguiser sa plume comme une épée qui tranche la vie à l’os de la vérité. Quitte à aller et venir de la réalité à la fiction. Exilé à Nice, puis à Paris, naturalisé français après avoir servi dans la blouse des infirmiers, puis à bord des coucous de la Première Guerre mondiale en observateur, résistant dès 1932 à la barbarie nazie montante… sa biographie se lit comme un livre, celui-là même dont il a donné tant de versions, 88 romans au total.

Hypersensible protégé par une carapace orgueilleuse, face à tous les hommages rendus ces derniers mois, Joseph Kessel rougirait sans doute un peu sous le cuir tanné de l’aventurier qui a tout vu. Lors de son intronisation à l’Académie française en 1962, quelques immortels l’avaient boudé, le jugeant trop écrivaillon dans les gazettes pour prétendre à un fauteuil.

Une carrure à la Hemingway

Pire encore, son succès finissait d’exaspérer ses contemporains intellos, voir «Le Lion» (1958), tiré à 5 millions d’exemplaires. Son aura agaçait aussi, lui qui pose encore en modèle tutélaire des aspirants reporters. Car Jeff imprègne la mémoire avec ses anecdotes de forte tronche qui boit et aime sur le mode boulimique du noceur athlétique, une carrure à la Hemingway. Comme l’Américain, l’indomptable se moque des manières et des courtisans, trace sa route.

«Je veux faire des livres mais je veux travailler dans un journal. Je veux la richesse, la puissance, le triomphe, la célébrité… une vie romantique. J’aime tout… et je ne sais que choisir.» Dix tours du monde n’assouviront pas sa curiosité, pas plus que mille et une nuits dans les bras de Shéhérazade cosmopolites aux lèvres de rubis. L’infidèle en trahira beaucoup, fidèle à sa devise: «Plus long le chemin, plus riches ses promesses.»

Encore surnommé «Le Lion» ou «L’Empereur», il se définit avec laconisme dans son discours d’admission, «Juif d’Europe orientale», et développe: «Titre, bien qu’il ait coûté la vie à des millions de martyrs, dont vous savez ce qu’il signifie encore dans certains milieux et pour trop de gens.»

«Je veux la richesse, la puissance, le triomphe, la célébrité… une vie romantique. J’aime tout… et je ne sais que choisir»

Joseph Kessel

En littérature, tout est permis, professe-t-il. À une condition: «Rien n’est à cacher des mouvements d’un sang qui est profond et pur», qu’il s’agisse d’amour ou de politique. Joseph Kessel applique ce romanesque échevelé de «Belle de Jour» à «La passante du Sans-Souci».

De Deneuve à Romy

Amoureux des femmes, le séducteur a tombé au cinéma Catherine Deneuve et Romy Schneider, muses des adaptations de ses romans. Le septième art a d’ailleurs puisé à merveille chez le conteur, voir Jean Renoir qui tire de «L’équipage», un de ses premiers romans en 1923, le classique «La grande illusion», ou Jean-Pierre Melville qui sublime son militantisme dans «L’armée des ombres», écrit en 1943.

Ainsi, pour François Mauriac, l’homme «aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme». Belle formule qui recouvre des spectres multiples: cette édition de la Pléiade n’a jamais autant ressemblé au guide du routard.

Joseph Kessel, Romans et récits, articles, nouvelles, chapitres ou passages écartés, chronologie et notes, collection de la Pléiade, 2 vols., dirigé par Serge Linkès, 3776 p.