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Littérature anglaiseJohn le Carré, maître de l’espionnage, a rejoint l’armée des ombres

Immense romancier britannique, il avait vendu plus de 60 millions de livres. Il vient de s’éteindre à l’âge de 86 ans des suites d’une pneumonie. Éloge.

John le Carré, romancier flamboyant et discret, en 2010
John le Carré, romancier flamboyant et discret, en 2010
Photo: Alastair Grant/AP

On a toujours été vaguement déçu par les personnages et les intrigues de John le Carré portés à l’écran. Et Dieu sait si c’est arrivé souvent. Ces héros et leurs histoires, l’auteur britannique nous les avait racontés avec tellement d’humanité, d’ingéniosité et de subtilité que leur mise en images ne pouvait que rarement satisfaire pleinement le lecteur. C’est d’ailleurs là la marque des plus grands romanciers. Le Carré faisait partie de ce club-là.

Bien plus qu’un maître d’une littérature de genre – l’espionnage en l’occurrence – il était de ceux qui bâtissent, emportent et bouleversent. Entre tragédie antique, peinture balzacienne et parties d’échecs, ses récits, pourtant en phase avec leur époque, n’ont d’ailleurs pas pris une ride des décennies après leur rédaction. David Cornwell de son vrai nom vient de mourir d’une pneumonie dans sa résidence en Cornouailles. Il avait 89 ans. Il laisse quatre fils, une vingtaine de romans et 60 millions de livres vendus dans le monde.

Gras et gris

Ironie du sort, cette disparition survient quelques semaines après celle de Sean Connery, incarnation pileuse de l’agent secret anglais James Bond. Soit l’antithèse absolue des espions de John le Carré. George Smiley, le héros récurrent de ses plus grands romans, est un bureaucrate à lunettes et costard mal taillé, gras et gris, cocu et suprêmement intelligent, sans gadget ni pin-up à ses basques. Il évolue dans un univers étriqué et monochrome, éclairé au néon, où l’on joue plus de la fiche perforée que du revolver. Le romancier savait de quoi il parlait en décrivant ce monde-là. Espion, il l’avait été.

John le Carré, chez lui à Londres, en 2008
John le Carré, chez lui à Londres, en 2008
Photo: Alastair Grant/AP

C’est à Berne, où il étudie l’allemand avec ferveur, qu’il est recruté par les services de renseignements britanniques. On lui offre de servir son pays. Fils d’un «escroc magnifique», abandonné par sa mère, David, qui s’est toujours rêvé un destin hors normes, accepte. Il espionne donc, durant cinq ans, sous couverture diplomatique. L’agent double Kim Philby, passé à l’Est, le grille, ainsi que des dizaines d’autres. Devant le mur de Berlin qui s’érige, il imagine son troisième roman, «L’espion qui venait du froid», qu’il rédige fiévreusement dans la foulée. C’est son premier succès.

Muse congelée

Quelques années plus tard, sa flamboyante trilogie («La taupe», «Comme un collégien», «Les gens de Smiley»), à la construction drastique et aux symétries acrobatiques, lui amène la consécration. On craint un moment que la fin de la guerre froide, théâtre de son art, ait congelé sa muse. Mais le Carré rebondit, en troquant les barbouzes contre les terroristes et les diplomates corrompus; le KGB contre la pharma mondialisée, la haute finance et la mafia russe.

Aussi discret et studieux que ses héros, il publie quasi tous les trois ans de grands romans en forme de colin-maillards existentiels. Dans ses deux derniers opus, formidables l’un et l’autre, ressurgit la figure de l’espion anglais laminé par la machine et sa conscience; cet espion si fidèle, si sagace, si seul.