José Garcia, le casse- gueule de l'emploi
Jadis rigolo de service sur le plateau de «Nulle part ailleurs», le Galicien s'est révélé immense comédien. Surtout quand il ne fait rien. Le voir aveugle et amnésique dans «Chamboultout».

La cinquantaine rugissante, José Garcia débarque de la salle de gym, ne touche plus à l'alcool, la clope, le gras. En revanche, le Parisien bouffe la vie. Pur rôle de composition donc que «Chamboultout», où le comédien mange tout le temps, pathologie d'un aveugle frappé d'amnésie immédiate. «Et, croyez-moi, ce fut dur de doser ce personnage qui parle fort, prend beaucoup de place.» Car José Garcia ne ressemble pas au clown foutraque dont sa réputation l'habille.
Vous seriez-vous assagi?
Je me sens toujours comme un jeune type bouillant d'envie de bouffer le monde, de dévoration à jouer. D'ailleurs, parfois, dans ce monde qui s'est aseptisé, cadré, je me sens très embêté. L'irrévérence coince. À y réfléchir, l'âge n'assagit pas, oh non!
Comment avez-vous cassé le cliché «Tchao Pantin», le comique qui sait faire triste?
Je n'ai même pas sué pour passer d'un registre à l'autre, il n'y a pas eu de rupture. C'est une question d'opportunité, l'acteur ne choisit pas, il vit dans le désir des autres. En ce moment, je colle au besoin du antihéros un peu grave qui glisse en comédie subtile. Ma chance, entre mes grosses comédies, ce fut d'avoir ces demandes d'auteurs plus pointus. Qui eux pouvaient parfois monter leur film grâce à mon statut plus populaire, justement.
Avez-vous une stratégie de carrière là-dessus?
Le côté bancable ne m'intéresse que dans la confiance investie par le public pour vous suivre. Moi, j'ai la hantise de me figer. Pareil dans ma vie, je ne suis pas le même homme qu'à 20 ou 30 ans.
Vous avez perdu des kilos, d'ailleurs!
Parce que je ne pouvais plus rester si gros. Au temps de «Nulle part ailleurs», j'étais dans une disproportion par rapport à l'existence. Puis les rôles sont venus, mon poids devenait plus dur à gérer. Travailler sur le physique, changer de look, avoir une barbe, c'est plus facile que de dramatiser une silhouette. Je bossais surtout sur des comédies, et ce qui est superintéressant dans ce répertoire, c'est le lâcher-prise du corps. Tiens, par des hasards de tournage, en 2010, il m'a fallu prendre 15 kilos en deux semaines pour «Le mac». Je me suis rempli littéralement rempli d'eau pour gonfler, c'était ultradur, et pas vraiment passionnant.
N'avez-vous pas aussi fini par muscler votre fibre dramatique, comme dit Meryl Streep?
Sans doute, même si, à mes débuts, je jouais déjà de tout. Mais la métamorphose me passionne, et dans «Chamboultout» c'est pareil: trouver l'instant qui va faire comprendre au spectateur ce qui n'est pas voyant, exprimer un irréel fugace.
Ne rien jouer, le challenge suprême?
D'autant qu'il est aveugle par accident, il lui reste quelque part une vision. Au cinéma, c'est très délicat à visualiser. Ce type de malvoyant développe une aisance grâce aux habitudes de son cocon, l'odorat, etc. Des repères se forment, grâce à la canne, des boutons qui identifient une chemise, un tissu qui rassure sur la bonne couleur d'une cravate. Toute une sensorialité à laquelle j'ajoute ma sauce à moi.
Avez-vous une bande de potes dans la vie?
Ah, ma garde prétorienne! Dans le travail, j'ai beaucoup d'amitiés, on s'aime, on s'appelle. Ça ne se compare pas à de «vrais» amis de trente ans. Il ne s'agit même pas de s'empêcher de déconner, prendre la grosse tête. Ce lien seul permet de détecter quand l'autre part en vrille dans un coup dur, qu'il faut s'épauler. Ce qui nous tient, c'est la conviction toute bête que la vie, c'est aimer, que gagner plus d'argent ne rend pas l'existence plus formidable.
N'est-ce pas une banalité à dire entre «pourris gâtés» par le destin?
Je ne crois pas. Je ressens comme beaucoup qu'autour de moi la planète explose. C'est impressionnant cette époque que nous vivons, avec cette absence de schémas qui perturbe, bien plus qu'il y a dix ou quinze ans. Je ne sais pas si c'est le syndrome de la cinquantaine mais, moi, je vois partout combien les gens doutent d'un système qui les arnaque.
En quoi ces contingences vous touchent-elles?
Mes parents étant employés de maison, j'ai grandi dans des quartiers huppés, luxueux. Mes amis ont pu être extrêmement riches, s'appauvrir. Mais ils ont gardé un panache, une superbe qui vient d'ailleurs. Parce que l'argent n'était pas leur moteur, que l'amitié, dans la fête ou la poisse, comptait en premier.
Avez-vous craint l'échec?
J'ai vécu dix ans d'étapes difficiles, très usantes psychologiquement, parce que je ne voyais pas le bout du tunnel. Moi, je ne voulais même pas être connu, juste faire du théâtre.
Même pas peur?
La peur, ça vous freine dans les virages. Je ne me suis jamais apitoyé quand les rôles ne venaient pas. Pleurnicher dans un verre, non. Un acteur, c'est une matière vivante qui se travaille sur ses démons.
Vous les planquez où, ces démons?
J'ai toujours l'air bien, comme ça, parce que je ne veux pas emmerder les gens avec mes problèmes, mais voilà, c'est là. J'ai la chance de pouvoir faire sortir mes angoisses, mes creux dans les films. Mais les peintures de Goya, c'est ce qui s'approche le plus de mon âme ibère. Avec ces monstres qui grouillent d'effroi, de douleur, d'agonie, de dépendance. Du coup, je m'occupe de tout le monde. Je ne possède pas trop mais je veux voir chacun à l'abri autour de moi.
Comment définissez-vous l'élégance?
John Malkovich, interrogé sur la mode, disait: «L'élégance, c'est la manière dont on se comporte toute la vie avec les gens.» Ne pas prendre les gens pour des chaises, même si des cons comme une planche, il y en a à la campagne et à Paris.
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