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DisparitionJuliette Gréco, adieu à l’existence

Muse de Saint-Germain-des-Près, archétype de la femme moderne, interprète des poètes et grande amoureuse, la chanteuse s’en est allée mercredi à l’âge de 93 ans.

L’aura de Juliette Gréco, passion magnétique gainée de noir, avait saisi la foule du Paléo en 1991.
L’aura de Juliette Gréco, passion magnétique gainée de noir, avait saisi la foule du Paléo en 1991.
KEYSTONE
Avec Boris Vian, «le meilleur psychiatre, le plus beau, le plus intelligent… et le moins cher! Mon amour, mon frère. Il m’a rendu la parole, m’a redonné envie de correspondre avec les autres,» nous disait elle en 2010.
Avec Boris Vian, «le meilleur psychiatre, le plus beau, le plus intelligent… et le moins cher! Mon amour, mon frère. Il m’a rendu la parole, m’a redonné envie de correspondre avec les autres,» nous disait elle en 2010.
Roger-Viollet via AFP
Avec son mari d’alors, Michel Piccoli, et l’ami Jean Paul Belmondo. Piccoli est mort en mai dernier.
Avec son mari d’alors, Michel Piccoli, et l’ami Jean Paul Belmondo. Piccoli est mort en mai dernier.
KEYSTONE
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«Gréco, rose noire des préaux. De l’école des enfants pas sages». Le poète Raymond Queneau tenta comme tant d’autres de capturer le mystère de Juliette Gréco, artiste aux multiples appétits et aux curiosités insatiables qui firent d’elle un archétype de la femme moderne, par définition libre et indépendante. Elle même résumait sa vie en quelques mots: «passion, combat, amour et rigolade intense!» La muse de l’existentialisme, incarnation parisienne de l’après guerre intellectuelle et artistique, icône de la chanson française, s'est éteinte mercredi dans sa maison de Provence.

Elle était née 93 ans auparavant, un 7 février 1927 à Montpellier. Avec sa soeur Charlotte, elle grandit près de Bordeaux chez ses grands-parents après la séparation de ses parents. Son enfance est mélancolique, elle s’exprime surtout par la danse. En 1943, sa mère et sa soeur sont déportées, elle-même est incarcérée en France une dizaine de jours. Elle racontera cette période de sa vie dans une autobiographie parue en 1983, «Jujube».

Tabou

Dès la fin de la guerre, elle n’a pas 20 ans, son air mutin, sa beauté, sa liberté d’allure et de ton séduisent intellectuels et artistes du quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Elle fréquente Marguerite Duras, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et anime les soirées du mythique cabaret «Le Tabou». La jeunesse explose dans un Paris libéré où l’existentialisme naît entre les murs des clubs, s’entiche de jazz. Juliette Gréco rencontre Miles Davis avec lequel elle aura une aventure.

«J’étais très en avance sur mon temps, j’ai été d’ailleurs un objet de scandale absolu, je ne cherche jamais ce genre de choses, je suis comme ça, je n’y peux rien».

Juliette Gréco

Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre signent ses premiers succès de chanteuse, «Si tu t’imagines...» et «La Rue des Blancs-Manteaux». Elle élargit au fil du temps son répertoire avec Prévert, Boris Vian, Charles Aznavour. La «Jolie môme» se produit à l’Olympia pour la première fois en 1954 et c’est la consécration. En pendant artistique de Brigitte Bardot, elle devient symbole de liberté. «J’étais très en avance sur mon temps, j’ai été d’ailleurs un objet de scandale absolu, je ne cherche jamais ce genre de choses, je suis comme ça, je n’y peux rien».

Après un mariage éclair avec Philippe Lemaire dont elle a une fille Laurence-Marie (décédée d›un cancer en 2016, même année où Juliette Gréco fut victime d’un AVC), elle interprète dans les années 60 les plus grands auteurs d’alors. Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Jacques Brel ou encore Brassens. En 2010, pour «24 Heures», elle se souvenait comment «le beau Serge» ne l’était pas tant que ça. «Mais il était d’une élégance, d’une pudeur. Il était venu me présenter ses chansons. Il avait peur, et les mains tellement moites qu’il a fini par laisser tomber un beau verre de cristal gravé avec son whisky et sa glace.» Il lui avait offert «La javanaise», ce qui vaut bien des pardons.

«Belphégor» à la télé

Comédienne de vocation, elle a joué dans «Bonjour tristesse» en 1958 une adaptation du roman de Françoise Sagan tournée par Otto Preminger, lors de sa liaison avec le producteur américain Darryl Zanuck. Mais c’est son rôle dans le feuilleton «Belphégor» qui la fait triompher sur le petit écran en 1965.

Au fil des ans, elle fait de nombreuses tournées à l’étranger en conservant les mêmes convictions et les mêmes engagements politiques. Après un deuxième mariage avec le comédien Michel Piccoli, elle a épousé Gérard Jouannest, l’ancien pianiste et ami de Jacques Brel en 1988, qui l’accompagne aussi sur scène. Elle avait régulièrement joué en Suisse romande: le Théâtre de Beausobre, à Morges, le Montreux Jazz festival en 2012 et un mémorable concert devant la «nouvelle garde» de la chanson, au Paléo en 1991.

Souvenir du Paléo

«Je suis vraiment triste d’apprendre la disparition d’une si belle voix, réagissait mercredi soir Daniel Rossellat, le directeur du festival nyonnais. C’était une femme à la fois libre, espiègle et tellement touchante. J’étais très fier d’accueillir cette icône au Paléo. Elle fut adorable mais un peu surprise de se trouver dans un festival bien différent de ses salles de spectacle habituelles.»

En 2012, âgée de 85 ans, elle se produisait au Montreux Jazz! Elle faisait son ultime tournée d’adieu trois ans plus tard, confessant que «pour résister à l’approche de la fin, il faut aimer ce qu’on fait, à la folie, aimer son métier comme je l’aime moi, c’est-à-dire de façon démesurée, en allant chanter aussi dans des petites salles de banlieue et savourer qu’un jeune homme ait dit à la fin du tour de chant: «Elle est bonne, hein, Gréco!»