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Kiki Smith, une artiste rare en SuisseL’expo à Lausanne qui embrase les sens

Pour la troisième grande exposition du nouveau musée cantonal, l’œuvre de l’Américaine a transformé l’institution vaudoise en un espace hautement émotionnel. Et… sensoriel!

L’exposition «Hearing you with my eyes» occupe deux étages du Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne pour présenter une centaine d’œuvres de l’artiste américaine. Presque tous les prêts prévus ont pu être confirmés malgré les difficultés actuelles.
L’exposition «Hearing you with my eyes» occupe deux étages du Musée cantonal des beaux-arts à Lausanne pour présenter une centaine d’œuvres de l’artiste américaine. Presque tous les prêts prévus ont pu être confirmés malgré les difficultés actuelles.
Florian Cella

Smith, son nom, sonne un peu comme celui de Mme Tout-le-monde, mais pas son prénom. Kiki claque comme un ressort, dont l’artiste aussi sincère que saisissante, 66 ans, saluée dans toute son envergure au Musée cantonal des beaux-arts, ne manque pas. Jusqu’à il y a peu, l’Europe n’avait guère pris la peine d’exposer cette Américaine qui n’a même pas de site internet personnel, un indice révélateur dans ce milieu de l’art contemporain souvent dopé à l’orgueil. Il y a donc eu Munich (dans son pays natal), Oxford, Vienne, Florence, Athènes, Paris et maintenant à Genève à la Pace Gallery comme à Lausanne.

«Ce qu’il y a de bien avec l’art, c’est qu’il va partout, révélant la complexité de ce qui nous entoure»

Kiki Smith, artiste
A l’étage, les «Moon on crutches» réalisées en 2002 rappellent les sorcières sur leur bûcher.
A l’étage, les «Moon on crutches» réalisées en 2002 rappellent les sorcières sur leur bûcher.
Florian Cella

«On clôt un peu cette série», glisse en toute modestie la commissaire Laurence Schmidlin. Sauf que la vigueur de sa proposition, traversant quarante ans d’une œuvre prolixe sans se fier à la chronologie, percute! Les sens. L’intellect. Elle infuse dans le centre des émotions comme dans les tripes. Souvent, l’artiste qui dessine en aimant le papier, cette métaphore matérielle de la peau, est ramenée à son obsession pour le corps et le corps féminin en particulier. Et souvent, aussi, cette stakhanoviste qui sculpte, grave, assemble, colle ou encore tisse ses aspirations, retrouve cette largeur d’esprit corsetée par des étiquettes.

Elles sont collées sur une fille de…! Ami de Pollock, Newman et Rothko, le pionnier de la sculpture minimaliste Tony Smith était son père, qu’elle a assisté. Ces étiquettes disent la féministe – elle a notamment osé un christ au féminin! – ou la femme louve qui se fond avec la nature. Kiki Smith, c’est aussi cette écorchée, liée à l’art abject, qui triture les corps, célèbre ses fluides même impurs.

Kiki Smith à l’heure de l’interview par Skype. L’Américaine est retenue par les conditions sanitaires à New York, une période qu’elle aime finalement bien. «Jamais de toute ma vie je ne suis restée aussi longtemps à la maison. Je peux observer plein de choses et notamment dans la nature.»
Kiki Smith à l’heure de l’interview par Skype. L’Américaine est retenue par les conditions sanitaires à New York, une période qu’elle aime finalement bien. «Jamais de toute ma vie je ne suis restée aussi longtemps à la maison. Je peux observer plein de choses et notamment dans la nature.»
Florian Cella

C’est encore cette hypersensible qui autopsie les sentiments au sein même de leur enveloppe charnelle. Mais en fait, c’est la condition humaine que la plasticienne embrasse. Et qu’est-ce qui matérialise le mieux notre présence au monde, si ce n’est le corps? Pourtant, elle avait commencé par peindre des guitares et des natures mortes avant qu’un ami ne lui offre «Grey’s Anatomy» – donc le livre et pas son avatar filmé. Depuis, elle l’affirme: «Toute l’histoire du monde est dans notre corps.» La sculpture à corps ouvert d’où s’échappe un bouquet de tissus colorés comme autant de phylactères image le message: c’est elle qui lance l’exposition lausannoise.

Une trajectoire «aléatoire»

L’artiste, bloquée à New York par la situation sanitaire, martèle encore ce credo au fil de l’entretien Skype. Ses yeux virevoltent sans cesse, captant l’espace. L’occupant. Ses bras mouchetés de tatouages, petites étoiles et autres formes circulaires qui se retrouvent dans ses dessins, le fendent. Danseurs. On dirait Shiva! L’image colle à la femme comme à l’artiste à l’œuvre protéiforme. Elle… voit sa trajectoire «aléatoire» comme son processus de création.

«Je ne sais pas s’il y a d’abord une sensation, ou une idée. Parce que ça m’arrive dessus et après vient le travail, c’est comme une forme de réaction, et souvent, les choses se modifient en cours de route. Le procédé est assez égocentrique, ça vous ramène en vous et, à la fin, vous vous envolez. Mais j’avoue que voir le résultat réuni dans une exposition, c’est un peu comme une thérapie familiale. L’idée originale de Lausanne d’avoir choisi les pièces en pensant à la perception sensorielle, ça a réveillé en moi des choses auxquelles je n’avais pas songé.»

«Là, je suis en paix, mais je n’aurais pas dit ça hier soir. Je préfère me voir comme un nuage qui se désagrège et se reforme continuellement»

Kiki Smith, artiste

L’exposition «Hearing you with my eyes (T’entendre avec mes yeux)» brasse toutes ces vérités, avec intelligence et sans tabou. Oui… il y a de la brutalité, littérale ou dissimulée dans les sutures à vif de certaines sculptures. Il y a de la cruauté induite dans ces créatures en déséquilibre telles des sorcières sur leur bûcher. Et il y a presque de l’indécence dans cet intestin déroulé dans toute sa longueur qui finit par ressembler à une ligne de vie.

Parce qu’il y a définitivement beaucoup d’amour de la vie chez Kiki Smith, un amour «physiologiquement conscient d’une appartenance et du miracle d’être là.» Jusque dans la terrible marque de l’absence des êtres chers vaincus par le sida, installation où les corps pendent, froissés, vidés. Comme dans la tendresse de la marque de la main de l’artiste au travail sur le crâne d’un bronze évoquant les violences domestiques.

«Daisy Chain» évoque les violences conjugales. Un bronze de 1992 qui appartient au Whitney Museum de New York.
«Daisy Chain» évoque les violences conjugales. Un bronze de 1992 qui appartient au Whitney Museum de New York.
Florian Cella

Le retour de la figure

Kiki Smith croirait-elle en l’art comme on croit en un dieu? «Pas comme en Dieu, non. Mais c’est une possibilité suprême d’amener du contenu, une opportunité de mettre en évidence les choses qui sont déjà là. Ce qu’il y a de bien avec l’art, c’est qu’il va partout, révélant la complexité de ce qui nous entoure.» Le monde est donc tout entier dans les corps qui se recroquevillent ou s’inscrivent, acteurs, dans ses tapisseries rappelant un jeu de tarot comme les belles heures de l’enluminure.

Il livre sa vulnérabilité comme sa force, son prosaïsme comme son étrangeté dans un équilibre très singulier. Serait-ce une façon d’être en paix? «Là, j’ai fait mon yoga, je suis en train de cuisiner, je parle avec vous. Oui, je suis en paix, mais je n’aurais pas dit ça hier soir. Je préfère me voir comme un nuage qui se désagrège et se reforme continuellement.»

Nous, on se fige, transis, par «Daisy Chain», créature démantelée dont les membres restent reliés par une lourde chaîne. On tressaille devant un mur crucifère d’images rouges – la couleur est peu présente l’Américaine – sorte d’échographies sanguinolentes! On se balade dans sa forêt d’étoiles en verre, chassant les transparences habitées de visages. Et puis, il y a ces dessins réalisés d’un trait spectral, magnifique comme dans «Sleeping woman with peacock», exhalant une certaine mélancolie.

Notre propre corps est sans cesse en mouvement, caisse de résonance de l’art de Kiki Smith, cet art de la figure revenu avec elle et avec ses références médiévales, fantastiques, religieuses après des années dominées par l’abstraction.

Kiki Smith a réalisé cette installation «Untitled», 1990, après avoir perdu de nombreux proches dont sa sœur, vaincus par le sida. «Mais c’est surtout, explique-t-elle, une œuvre sur l’absence de ces êtres qui est si présente dans notre vie.»
Kiki Smith a réalisé cette installation «Untitled», 1990, après avoir perdu de nombreux proches dont sa sœur, vaincus par le sida. «Mais c’est surtout, explique-t-elle, une œuvre sur l’absence de ces êtres qui est si présente dans notre vie.»
Florian Cella

Lausanne, MCBA
Jusqu’au 10 janvier 2021
Du ma au di (10h-18h), je (10h-20h)
www.mcba.ch