AboReportage à PalexpoLa bibliophilie conviviale, façon 37e Salon du livre
Cinq jours durant, Palexpo a palpité au rythme des pages qui se tournent. Ni chaos ni kermesse, le rendez-vous des papivores avait un goût d’atemporel. Promenade et bilan.

À croire que les livres les absorbaient littéralement. À l’entrée de Palexpo, ce samedi après-midi de fin de Salon, tandis que la queue des arrivants enflait de seconde en seconde, celle des partants zigzaguait en pointillé. Où s’engouffraient-ils, tous ces lecteurs en appétit, avec leurs poussettes, leurs trottinettes, leurs sacs à dos encore légers, leurs mines réjouies, leurs pas sautillants? Quel récipient était capable de contenir leur nombre? Aurions-nous donc au bout du lac une version sous toit du triangle des Bermudes?

Le plus étonnant, c’est qu’une fois sa contremarque gratuite retirée et les escalators vers l’étage gravis, il n’y avait aucune impression de cohue entre les stands. Plutôt celle de globules rouges charriés en toute fluidité au gré de vaisseaux organiquement quadrillés. Oui, les allées ont été légèrement élargies depuis la dernière édition sur place, en 2019, avant les trois ans d’exil en ville, ce qui facilite la circulation. En revanche, l’espace global s’est vu drastiquement réduire depuis le départ des médias et autres institutions invitées jadis à faire salon dans le Salon du livre, quitte à rendre par trop ostentatoire la nature commerciale de la manifestation.
Embouteillage pour Eicher
Samedi, des caillots se sont malgré tout formés çà et là, rendant le passage plus heurté et l’air plus saturé. Moins autour de l’essayiste Pascal Bruckner causant wokisme sous l’égide de la CICAD qu’à la scène du Forum, par exemple, où l’on s’est bousculé pour approcher le binôme Stephan Eicher-Philippe Djian. Si le romancier français avait deux séances de dédicaces et deux rencontres à son agenda, sûr que sa fidélité de 35 ans au chanteur suisse allemand allait drainer plus massivement les foules. Où les associés paroles et musique se sont lancé moult fleurs réciproques, l’un louant l’autre pour son sens du rythme, l’autre vantant l’un pour son sens de l’ellipse. «Je n’ai jamais tout compris ce qu’il m’a écrit», a joliment lâché le compositeur-interprète de «Déjeuner en paix», reléguant son chewing-gum au fond de sa joue.

Malgré l’affinité élective qui les unit pour «vieillir ensemble», les deux hommes ne trépignaient visiblement pas à l’idée de se donner en pâture entre les effluves des food-trucks et le brouhaha d’échographie obstétricale (où les salves d’applaudissements lointains tenaient lieu de battements cardiaques). En revanche, sur l’estrade des Loges, un peu plus tard, l’autrice Hélène Frappat mettait beaucoup d’ardeur à dénoncer les assauts sexistes subis par la lignée de stars hollywoodiennes Tippi Hedren, Melanie Griffith et Dakota Johnson – qu’elle décortique dans son dernier roman, «Trois Femmes disparaissent».

Face à la Parisienne, la jeune Valaisanne Céline Zufferey, qui vient de publier son second roman chez Gallimard, «Nitrate», déroulait l’enquête qu’elle y mène sur Alice Guy. Les archives officielles n’ont en effet pas retenu les premiers films de cette pionnière du septième art à la fin des années 1890, lesquels ont donc fini par se perdre dans les oubliettes. L’effacement des femmes de l’histoire, la malléabilité de la mémoire et les traces qu’on choisit de laisser à la postérité deviennent ainsi le champ d’étude de sa narratrice, une monteuse prénommée Constance…
«Je n’ai jamais tout compris ce qu’il m’a écrit.»
Outre les rencontres, auxquelles on assiste de préférence assis, il est bon également de se laisser dériver sur ses pattes, le nez en l’air, même sans le plonger entre des pages imprimées. Au détour d’une exposition photographique déployant mandrills et autres bœufs musqués, on s’arrête devant le petit dispositif mis en place par les Éditions Zoé qui détaille chacune des étapes de la publication depuis la remise du manuscrit jusqu’à sa promotion sur les réseaux sociaux, en passant par la signature des contrats, l’établissement de la charte graphique ou l’impression.
Ailleurs, on tombe sur une vitrine exhibant des dizaines de versions du «Petit Prince», chacune dans une langue ou un patois différent que compte notre grouillante Helvétie. Passé les planètes figuratives comme celles, au figuré, de la santé, de la science ou des enfants, on croise encore cette dame souriante et pénétrée qui distribue ses flyers à quiconque se montre intéressé. «Vivez votre légende, je l’écris!» y lit-on. À l’aise dans toutes les formes littéraires, celle qui exerce principalement le métier de thérapeute familiale propose un contrat sur mesure pour le client, en fonction de l’ampleur de son projet et de ses moyens.

En réinvestissant Palexpo, le Salon 2023 a effectué un drôle de grand écart. Il a renoué avec le monde d’avant la pandémie tout en rêvant à un avenir débarrassé des écrans. Il s’est signalé comme un village d’irréductibles lecteurs résistant contre l’assaut des GAFAM. Se pourrait-il que, dans son nostalgique sillage, on réaménage notre temps de sorte à se laisser absorber par les livres?
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