AboChangement climatique«La bombe à retardement climatique poursuit son compte à rebours»
La synthèse de neuf années de travaux du GIEC sur le climat alerte une nouvelle fois sur l’urgence à agir. Les solutions sont à notre portée.

Le réchauffement climatique causé par l’activité humaine atteindra 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle dès les années 2030-2035. C’est le «rapport des rapports» qui le dit. Soit le résumé de plus de 10’000 pages publiées depuis 2016 sur le dérèglement climatique. Et les mots du GIEC savamment pesés résument lundi l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Ils façonneront les décisions politiques lors des conférences mondiales sur le climat, à commencer par la COP28 prévue en fin d’année à Dubaï.
«Ce rapport est un guide de survie pour l’humanité.»
«La bombe à retardement climatique poursuit son compte à rebours, mais ce rapport est un guide pratique pour la désamorcer, un guide de survie pour l’humanité», a réagi lundi le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, Antonio Guterres. Il a appelé les pays riches à avancer leurs objectifs de neutralité carbone «aussi proche que possible de 2040».
Engagements pas tenus
La synthèse du GIEC, au terme d’une semaine de travaux à Interlaken, reprend les chiffres des trois volets publiés en 2021 et 2022 – sur les preuves physiques du réchauffement, sur ses impacts et enfin sur les mesures d’atténuation – et de trois rapports spéciaux (sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C, sur les océans et la cryosphère, et sur les terres émergées).
«Les engagements de réduction des pays lors des COP ne sont de loin pas tenus.»
Le message politique est clair, alors que la température terrestre a augmenté de 1,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle. «Les engagements de réduction des pays lors des COP ne sont de loin pas tenus», observe Martine Rebetez, climatologue et professeure à l’Université de Neuchâtel et à l’Institut fédéral de recherches WSL sur la forêt, la neige et le paysage. «Chaque année, non seulement on ne diminue pas, non seulement on ne reste pas aux mêmes quantités que l’année précédente, mais on émet encore davantage de gaz à effet de serre. Le GIEC a mesuré qu’entre 1990 et 2019, ces quantités annuelles ont augmenté de 50% à l’échelle mondiale. En 2022, on a encore accru les émissions de presque 1%.»

Les experts constatent une accélération du processus. Canicule et sécheresse l’été passé en Europe, crues historiques en Californie, les catastrophes climatiques sont de plus en plus intenses. «Si vous augmentez l’énergie dans le système, vous augmentez l’intensité, si vous augmentez la température, vous augmentez le dessèchement et l’intensité des précipitations», explique Martine Rebetez.
Réagir maintenant
Nos actions dans cette décennie peuvent encore réduire le désastre. Des efforts accélérés et soutenus «apporteraient de nombreux avantages connexes, en particulier pour la qualité de l’air et la santé», écrivent les scientifiques du GIEC. À court terme, cela implique des investissements, mais «de 2010 à 2019, les coûts ont diminué durablement pour l’énergie solaire (85%), éolienne (55%) et les batteries au lithium (85%)», rappelle la synthèse.
«Atteindre les objectifs de réduction de moitié des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 puis le net zéro en 2050 est théoriquement encore possible», estime Edouard Davin, climatologue à l’Université de Berne. «Mais lorsqu’on voit les désaccords entre les États et les conflits actuels comme la guerre en Ukraine, il est difficile de rester optimiste.»

La perception du grand public face à l’urgence s’est accélérée. «Dans les dernières décennies, on n’avait pas l’impression que le changement climatique pouvait avoir lieu dans notre propre jardin, selon Edouard Davin. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La sécheresse de cet hiver qui touche de nombreux pays européens, les nappes phréatiques au plus bas qui laissent présager d’un nouvel été aride, tout cela prouve que nous ne sommes pas à l’abri.» Le GIEC a rappelé lundi que près de la moitié de l’humanité (entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes) vit dans des «contextes hautement vulnérables au changement climatique».
«Dans les dernières décennies, on n’avait pas l’impression que le changement climatique pouvait avoir lieu dans notre propre jardin.»
«Aujourd’hui en Suisse, nous pouvons encore gérer les catastrophes naturelles, mais le changement est de plus en plus rapide, notre agriculture et notre santé, entre autres, vont souffrir ces prochaines années, prévient Martine Rebetez. La hausse des températures moyennes est déjà de 2,4 °C dans notre pays, soit deux fois plus que la moyenne mondiale.»

«Aujourd’hui en Suisse, nous pouvons encore gérer les catastrophes naturelles, mais le changement est de plus en plus rapide, notre agriculture et notre santé, entre autres, vont souffrir ces prochaines années.»
Sens des rapports
Alors, est-ce que cela a encore un sens de poursuivre ces rapports scientifiques qui nous annoncent ce que l’on sait déjà? «Oui, estime Edouard Davin, car à chaque fois le diagnostic se précise, les incertitudes se réduisent, cela permet au minimum de mettre à jour les données climatiques. Mais c’est vrai que nous avons de plus en plus besoin d’une palette d’actions disponibles.»
«Nous marchons, alors que nous devrions courir.»
«On aurait souhaité une action solide depuis la fin des années 1980, regrette Martine Rebetez. Les actions de désinformation des industries des énergies fossiles qui ont des relais à tous les niveaux et dans tous les pays ont bloqué l’action politique et financière des États pour faire face au défi climatique.»
L’action, priorité absolue comme le rappellent les experts du GIEC. «Si nous agissons maintenant, nous pouvons toujours assurer un futur vivable pour tous», a résume lundi son président Hoesung Lee. Mais en constatant qu’actuellement «nous marchons, alors que nous devrions courir.»
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