Passer au contenu principal

L’invitéLa chloroquine, la cortisone et les médias

Jacques-André Haury commente l’évolution des débats autour des traitements médicaux.

La médecine moderne ne retient pour crédible que la «médecine fondée sur des preuves» (evidence based medicine). Il s’agit par définition d’une vérité établie a posteriori, c’est-à-dire après qu’un traitement a été validé. Cette médecine est incapable, par essence, de répondre aux questions que pose a priori une nouvelle maladie comme le Covid-19.

Pour répondre à une situation nouvelle, le médecin ne peut alors que formuler des hypothèses, par analogie avec ce qu’il sait de situations analogues, de maladies connues et qui lui ressemblent.

On a vu comment le débat au sujet de la chloroquine, proposée a priori comme hypothèse, a dégénéré en une bataille rangée dans laquelle tout devient permis, y compris une escroquerie publiée par la revue médicale britannique «The Lancet».

«Les médias transforment les hypothèses scientifiques en dogmes et les chercheurs en gladiateurs»

Il en est de même de la cortisone. Chaque médecin sait qu’elle est un traitement indispensable dans les situations inflammatoires. Mais les médias ont publié, au début de mars, une hypothèse selon laquelle la cortisone serait contre-indiquée dans le Covid-19. Ce qui n’aurait dû demeurer qu’un élément à prendre éventuellement en compte dans le choix d’un traitement s’est imposé de façon dictatoriale dans les pratiques.

Appelé à participer à la prise en charge de quelques patients atteints du virus, j’ai plusieurs fois proposé qu’on donne de la cortisone: «Le CHUV ne veut pas», m’a-t-on répondu. On peut comprendre la prudence du médecin qui aurait prescrit cette substance à un patient, dont l’évolution aurait malgré tout été défavorable: «La presse avait bien dit qu’il ne fallait pas en donner: on le savait, vous avez tué mon mari!»

Quelques semaines plus tard, une étude établit les bienfaits de la Dexaméthasone, une cortisone parmi d’autres. Au point que l’OMS, très pressée de donner son avis, engage les États à en faire des réserves! Combien de patients, chez nous, sont-ils morts parce qu’on leur a refusé cette substance dont la presse avait parlé?

Hypothèses contradictoires

Face à une situation nouvelle, les scientifiques sont bien obligés d’émettre des hypothèses. Et il est heureux que d’autres émettent des hypothèses contradictoires. À condition que les médias admettent que ce ne sont que des hypothèses, émises par des spécialistes divers, qui tous tentent de trouver le meilleur moyen de sauver leurs patients.

Mais les médias transforment les hypothèses scientifiques en dogmes et les chercheurs en gladiateurs. On place sur des plateaux de TV des experts qui émettent des doutes, et on confond le débat scientifique avec un débat politique: on veut des confrontations, on veut des affirmations dogmatiques qu’on va pouvoir sans fin opposer les unes aux autres. Et, si on n’y parvient pas, on en vient à dire que la science déçoit les attentes du public!

La crise Covid illustre à quel point la démarche journalistique est peu compatible avec la démarche scientifique. Les uns et les autres, pourtant, ne font que leur travail.