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Patrimoine et médias«La chronique historique fait partie de l’ADN de «24 heures»

Un ouvrage recueille 60 des pages «Histoires d’ici» parues dans «24 heures» depuis 2008. L’héritage d’une tradition centenaire de transmetteurs des perles de l’histoire locale.

Spécialiste de la mémoire et de sa conservation, Gilbert Coutaz a dirigé les Archives cantonales vaudoises de 1995 à 2019.
Spécialiste de la mémoire et de sa conservation, Gilbert Coutaz a dirigé les Archives cantonales vaudoises de 1995 à 2019.
Chantal Dervey

L’histoire dans les médias romands, et en particulier chez «24 heures» et son ancêtre la «Feuille d’Avis de Lausanne» (FAL), c’est une véritable histoire en soi. Gilbert Coutaz, ancien archiviste cantonal et mémoire vaudoise, le décrypte dans la préface du livre «Histoire d’ici: coups d’œil dans le passé vaudois», qui recueille 60 des chroniques de notre collègue Gilles Simond parues dans la page Histoire de «24 heures» depuis 2009.

Vous parlez de «tradition séculaire», comme si on avait toujours fait de l’histoire dans la presse quotidienne. Pourquoi?

Beaucoup de titres vaudois ont ouvert leurs colonnes à des sujets historiques dès le second quart du XIXe siècle. Pensons aux débats autour de la reine Berthe et de Davel, ou à Henri Perrochon dans «Le Démocrate de Payerne» ou à la place de la «Gazette de Lausanne». Au début, la FAL s’appuie sur des figures hors norme, comme Maxime Reymond qui était à la fois rédacteur à la «Feuille d’Avis» et directeur des Archives cantonales.

C’est par pur attrait pour la discipline?

Je pencherais plutôt sur une façon de fidéliser le lectorat. Louis Polla partait le plus souvent d’une photo qu’envoyait le quidam et que le public retrouvait ensuite dans le journal. C’était une source de fierté. Au début de sa démarche, il avait déjà une approche: «Maisons et quartiers d’autrefois» de Lausanne, ainsi qu’une méthode et une période délimitée. Il a fédéré une large communauté de lecteurs. «La Liberté» de Fribourg a compris l’impact de telles pages dans son rayonnement, partagées récemment avec l’émission «Histoire vivante». Le site notrehistoire.ch s’inscrit dans la même ligne. L’attrait du public pour l’histoire locale a toujours existé, pour preuve le nombre de sociétés ou de musées de village, et l’essor des monographies communales qui donnent une identité aux habitants.

L’histoire dans la presse, c’est une histoire partisane?

Charles Monnard et Henri Druey se sont disputés dans les années 1830-1850 sur leur conception de l’histoire, l’un et l’autre ont mis main basse sur le «Nouvelliste» vaudois. Louis Polla, qui assurait la chronique politique, s’affichait en défenseur d’un certain Lausanne et des vieilles pierres. Et il a eu raison, en parlant de patrimoine bâti bien avant l’heure. S’il y a toujours un risque dans la chronique, c’est celui de tomber dans la nostalgie. Mais le journaliste s’en tire en se limitant à décrire les faits bruts.

«La chronique historique est loin d’être facile à écrire. Elle fait partie de l’ADN de «24 heures» et le distingue des autres journaux»

Scientifiquement, quelle est leur valeur?

Disons que les chroniques historiques ne sont pas toujours rédigées par des experts et le résultat est parfois critiqué par les professionnels, en raison d’approximations ou des lacunes qui se cachent derrière des effets de plume. S’il est vrai qu’il ne faut pas en magnifier la portée, il ne faut pas autant la minimiser. Mettons qu’un de vos collègues fasse un papier sur le général Guisan en se basant sur les archives des années 60, il reproduit aussi involontairement une image de ces années. La responsabilité des auteurs est lourde et s’est accrue avec le numérique.

Ah. Faut tout revoir alors?

Non! Beaucoup d’historiens sont incapables de quitter un langage alambiqué, de se tenir à un lignage, de hiérarchiser et de susciter l’intérêt continu du lecteur. Ces chroniques amènent l’histoire dans la cité, alors qu’on peut se demander quel public visent les revues académiques qui se sont multipliées. La chronique historique est loin d’être facile à écrire. Elle fait partie de l’ADN de «24 heures» et le distingue des autres journaux: un ancrage historique, doublé d’un ancrage local. J’ai eu l’occasion de le constater, les lecteurs découpent et collectionnent les chroniques. C’est devenu un objet en soi. Elles représentent pour beaucoup de lecteurs le seul moyen d’acquérir des savoirs en histoire.

On a vu assez de prises de risque?

Ce qu’une presse partisane peut se permettre est plus difficile pour un journal à grande diffusion. Les thèmes abordés restent souvent consensuels et lisses. Personne n’a encore écrit qu’il fallait déboulonner la statue de Davel, alors que la presse a contribué à en faire un héros à l’époque. En même temps c’est toujours compliqué de revisiter l’histoire, quand celle-ci est fondée sur une image de «Suisse parfaite» implantée dans les manuels scolaires. Il suffit de penser aux controverses nées de la Commission Bergier…

Il y a une évolution, des thèmes nouveaux qui sont traités?

En 1962, la direction de la FAL fait appel à des historiens chevronnés pour célébrer les «Deux cents ans de vie et d’histoire vaudoise». En 2012, ce sont les journalistes maison qui ont rédigé l’ouvrage commémoratif «250 ans dans la vie des Vaudois». Ce sont deux approches. Mais dans les deux cas, c’est le journal qui devient source de l’information. La numérisation intégrale des pages avec Scriptorium amplifie les lacunes mais montre l’évolution des mentalités: ce qui relève aujourd’hui de la protection des données ne l’était pas jusqu’à une époque récente. Les noms des criminels et des victimes n’étaient pas occultés.

Mais vous n’avez pas l’impression que ce serait encore plus difficile aujourd’hui? Que critiquer un monument national heurterait trop?

Le débat existe depuis toujours. Même si l’accouchement a été difficile, les pages sombres de l’histoire récente de la Suisse ont été étudiées sous la pression des victimes et de multiples initiatives citoyennes: la Suisse durant la Seconde Guerre, l’affaire des fiches, l’internement administratif… On ne peut pas reprocher aux chroniques de «24 heures» de n’avoir pas initié le débat, cela relève d’autres rubriques.

Face aux archives vidéo de l’INA ou de la RTS qui ont un succès fou… Le format n’est pas dépassé?

Il y a aujourd’hui une incroyable diversité de l’offre historique. Là-dedans, le pari du papier qu’a fait «Passé Simple», édité par un historien journaliste, montre que ça peut fonctionner. Les chroniques de «24 heures» demeurent des fenêtres ouvertes sur l’histoire vaudoise qu’elles popularisent et dont elles entretiennent l’intérêt et l’importance, comme le font à leur niveau les sociétés d’histoire et les institutions patrimoniales. Elles participent à la mémoire collective. Leur éditeur doit être conscient de cet héritage et de cette responsabilité.