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AboInterview de la cheffe de Fedpol
«La criminalité organisée est beaucoup trop confortable en Suisse»

Nicoletta della Valle nous reçoit dans les locaux de Fedpol, à Berne. Cela fait neuf ans qu’elle dirige la police fédérale.
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Dans la petite salle de conférence, les stores sont baissés. On s’installe autour d’une table noire, haute et étroite, à laquelle on reste debout. Nicoletta della Valle, directrice de Fedpol depuis 2014, nous reçoit dans les étages du siège de la police fédérale, à Berne, un grand bâtiment moderne en béton. Elle répond à nos questions, derrière un petit écran tactile vertical sur lequel elle consulte ses notes.

Plusieurs régions d’Europe connaissent une augmentation de la violence en lien avec les organisations criminelles. Cela peut-il avoir des conséquences en Suisse?

La criminalité organisée, et avec elle sa sous-catégorie des organisations criminelles (ndlr: reconnues comme telles par la Suisse, c’est-à-dire essentiellement les mafias italiennes), est pour le moment assez discrète chez nous. Mais les statistiques policières des violences ne sont pas toujours fidèles à la réalité. En effet, il n’y a pas de plaintes contre la criminalité organisée. Si, dans notre pays, la violence en public est en principe évitée, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de violences cachées.

Nos collègues des Pays-Bas et de Belgique nous disent de ne pas attendre. Ils estiment qu’eux-mêmes n’ont pas lutté assez tôt et que la Suisse doit agir maintenant. Notre position géographique au centre de l’Europe, notre situation stable et plutôt riche rend notre pays attrayant pour toutes sortes de criminalités organisées, pas seulement pour s’y cacher, mais aussi comme plaque tournante des trafics de stupéfiants, d’êtres humains, d’armes, des cambriolages ou des attaques de bancomats.

«Nos collègues des Pays-Bas et de Belgique estiment qu’eux-mêmes n’ont pas lutté assez tôt et que la Suisse doit agir maintenant.»

Nicoletta della Valle, directrice de Fedpol

En Europe du Nord, les organisations criminelles ont menacé des personnalités. Cela existe-t-il chez nous, mis à part le cas de Dick Marty, menacé de mort par une organisation serbe?

Non, ce n’est pas le cas actuellement. Mais nous sommes un pays fédéraliste et je ne peux pas exclure que de telles situations soient connues des polices cantonales.

«Il se pourrait que des avocats, des notaires, des agents immobiliers gèrent parfois ces fortunes criminelles et en profitent.»

La présence de ces organisations est-elle utile à la Suisse, par exemple à une partie de son économie?

Les organisations criminelles brassent des sommes importantes. Il se pourrait que des avocats, des notaires, des agents immobiliers gèrent parfois ces fortunes et en profitent. Mais à long terme, ces fonds criminels détruisent notre économie. Ils affaiblissent les marchés, démolissent la confiance dans ces derniers et détruisent les entreprises honnêtes par la concurrence déloyale qu’ils leur imposent.

D’après les spécialistes, il existe au moins deux types de philosophie de lutte contre les organisations criminelles: la régulation et la surveillance des marchés qui les attirent et les enquêtes sur les réseaux. Quelle approche préconisez-vous?

Il faut appliquer toutes les approches pour commencer à les perturber. La criminalité organisée est beaucoup trop confortable en Suisse. L’analyse des structures de ces groupes est un préalable efficace pour savoir où déclencher des enquêtes pénales. Ces dernières coûtent très cher et sont très longues, il faut donc savoir où investir ces moyens.

Avez-vous des chiffres sur le nombre de personnes appartenant à des organisations criminelles en Suisse et des informations sur leur structure?

Nous travaillons sur la base des connaissances policières cantonales et européennes. Cette image devient de plus en plus précise au fil des années et de l’amélioration de nos connaissances. Mais elle n’est pas complète et elle ne le sera, par définition, jamais. Les mafias italiennes sont là depuis plus de quarante ans, elles sont donc bien installées.

Les organisations balkaniques sont aussi assez puissantes parce qu’il existe en Suisse une importante diaspora issue de cette région. Et puis, il y a d’autres types d’acteurs qui ne sont pas installés en Suisse mais viennent y faire des cambriolages ou des attaques de bancomat. C’est par exemple le cas de la Mocro Maffia installée en Belgique et aux Pays-Bas.

Vos rapports et les discussions parlementaires évoquent à une écrasante majorité la lutte contre les mafias italiennes, mais très peu les autres groupes présents en Suisse. Pourquoi?

Ce sont surtout les parlementaires tessinois qui évoquent ces questions parce qu’ils suivent de près les médias italiens. Mais la criminalité organisée, italienne ou non, est présente partout en Suisse. Ce n’est pas parce que, dans une région, on n’a pas encore identifié de cellule de la ‘ndrangheta, par exemple, qu’il n’y en a pas. C’est plutôt parce que nous n’avons pas encore de vision complète de la situation.

Les citoyennes et citoyens ne se sentent pas concernés par les organisations criminelles parce qu’ils ne sont pas directement touchés par leurs activités. Ils ne font donc pas pression sur les politiques pour que ces derniers augmentent les moyens de la police ou leur fixent des priorités dans ce domaine.

«Nous avons les moyens de mener simultanément cinq grandes enquêtes pénales contre des structures supérieures du crime organisé.»

Vous voulez dire que vous n’avez pas assez de moyens pour enquêter sur toutes les organisations criminelles présentes en Suisse?

Je travaille avec les moyens que la politique me donne. Dans le cas du crime organisé, sans enquête, il n’y a aucun signe apparent que ce phénomène existe. Je ne vois donc que ce que je cherche. Toutes les polices du pays doivent prioriser les enquêtes en fonction des ressources disponibles. Nous avons les moyens de mener simultanément cinq grandes enquêtes pénales contre des structures supérieures du crime organisé, auxquelles participent les cantons et Fedpol. Nous ne devons pas nous faire d’illusions, nous devons faire des choix.

Comment choisissez-vous entre deux enquêtes sur des organisations criminelles?

Nous commençons là où nous avons les meilleures informations et donc où nous avons le plus de chances de succès.

Et celles que vous connaissez le mieux, ce sont les mafias italiennes?

Oui.

«En Suisse, ce sont les cantons qui sont souverains en matière de sécurité.»

La directrice milite en faveur de plusieurs réformes législatives afin d’améliorer la communication entre cantons et Confédération,

La répartition des tâches, entre les polices cantonales et vous, est-elle optimale pour lutter?

Le Ministère public de la Confédération (MPC) et Fedpol sont responsables des enquêtes pour tout ce qui relève des organisations criminelles au sens de l’article 260ter du Code pénal, dont les mafias italiennes. Cette définition est assez restrictive. Les autres groupes liés au crime organisé, comme les motards, les organisations balkaniques, les organisations nigérianes, sont en premier lieu de la responsabilité des cantons au niveau de la poursuite pénale.

En Suisse, ce sont les cantons qui sont souverains en matière de sécurité. Ce n’est pas un problème, à condition que nous échangions nos informations. Ce qui est important, c’est que l’on enquête, peu importe si c’est Fedpol ou la police cantonale qui le fait. Et dans la lutte contre le crime organisé, les polices cantonales sont un maillon important car elles ont l’avantage de connaître parfaitement le terrain, les restaurants, les chantiers, les entreprises, etc., donc le terreau de ces organisations.

Vous disiez dans une interview en 2022 que les cantons ne vous faisaient pas suffisamment remonter les informations pertinentes en la matière. Tout s’est donc subitement amélioré?

La création de la plateforme Countering Organized Crime (COC), qui unit les cantons et Fedpol, a déjà permis une amélioration de la collaboration. Les polices cantonales agissent en fonction des priorités que leur gouvernement fixe. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de volonté, mais parfois on ne peut pas faire mieux, faute de ressources.

«On ne peut pas avoir des enquêteurs ultraspécialisés sur une seule organisation criminelle, et ce, par manque de ressources humaines.»

D’après nos informations, Fedpol dispose d’environ 200 policiers et de nombreux analystes civils (environ 1000 personnes en tout). Mais les enquêteurs ne sont pas spécialisés et regroupés en équipe qui ne s’occuperait, par exemple, que de la mafia italienne. En quoi cette organisation est-elle efficace?

Nous travaillons de manière flexible. C’est la situation qui définit la mission. Une structure d’enquête qui était efficace hier ne le sera peut-être plus aujourd’hui, parce que la réalité du crime change.

C’est parfois fatigant pour le personnel et je sais que certains détestent ça. Mais on ne peut pas avoir des enquêteurs ultraspécialisés sur une seule organisation criminelle, et ce, par manque de ressources humaines. Nous avons donc plutôt des spécialistes des mafias italiennes au niveau de l’analyse. Je considère qu’un enquêteur doit pouvoir réaliser une enquête sur n’importe quel sujet.

Manque-t-il des instruments pénaux pour lutter efficacement?

Nous sommes heureux de la révision de l’article 260ter du Code pénal qui réprime l’appartenance à une organisation criminelle, notamment l’augmentation des peines encourues. Mais on ne peut pas se limiter à la poursuite pénale: nous devons aussi agir par la prévention, en expulsant les criminels ou en leur interdisant l’entrée en Suisse, et en perturbant de toute autre manière leurs activités.

«Il n’y a pas, pour l’instant, de base de données permettant l’échange d’informations entre les polices suisses.»

Comment?

Par la communication, par exemple. En parlant ouvertement des mafias, on les prive de la discrétion dont elles ont besoin pour agir. Il faut aussi améliorer, respectivement faciliter, les échanges d’informations avec les cantons, mais pour cela il y a des lois à changer. Certains cantons n’ont pas de bases légales permettant à une autorité comme le Registre foncier ou le fisc de transmettre des informations spontanément à la police cantonale ou à Fedpol. Il n’y a pas non plus, pour l’instant, de base de données permettant l’échange d’informations entre les polices suisses. Nous sommes en train de travailler à la création d’une telle plateforme de mise en réseau qui devrait être prête en 2025 ou 2026, mais là aussi, il faudra que les cantons modifient leurs lois.

«La police ne peut faire que ce qui repose sur une base légale.»

Le Conseil fédéral vient d’annoncer la modification d’une ordonnance permettant désormais à Fedpol de consulter des jugements anonymisés concernant la traite des êtres humains. Comment enquêtez-vous sur des réseaux sans connaître le nom des personnes concernées?

Nous repérons des modes opératoires. C’est la différence entre les personnes privées et les autorités. La personne privée peut faire tout ce qui n’est pas interdit alors que la police ne peut faire que ce qui repose sur une base légale. C’est pourquoi cette dernière connaît des restrictions à certains échanges d’informations. Et on ne peut pas faire d’exception pour les organisations criminelles, sinon nous ne sommes plus dans un État de droit.

Vous avez évoqué à plusieurs reprises les conséquences de la présence mafieuse notamment dans son infiltration des appareils de l’État. Pouvez-vous être plus explicite sur ces questions?

Je peux seulement dire que nous avons connaissance de cas concrets, mais qu’ils ne sont pas nombreux. En tant qu’administration ou responsable de marchés publics, il faut bien examiner qui nous engageons. Fedpol a été confrontée à cette situation dans le cas d’un candidat qui a postulé chez nous. Ce n’était pas un criminel, mais il venait d’une famille connue comme active dans le milieu mafieux. La pesée des intérêts est difficile à faire dans un tel cas, mais il nous est apparu trop risqué de l’engager. Je tiens toutefois à souligner qu’il n’est pas ici question de jeter la suspicion sur des groupes entiers de population.

Vous parlez beaucoup de sensibilisation des autorités et des administrations: quels sont les indices pour signaler un cas?

Il n’existe pas de recette toute faite en la matière, mais par exemple quelqu’un qui travaillerait au Registre foncier et constaterait qu’une personne à l’aide sociale réalise des achats immobiliers improbables aurait de quoi alerter la police cantonale.