Guerre en UkraineLa Croix-Rouge russe met la centrale suisse en difficulté
Slogans de guerre et hommages aux firmes d’armement: la section russe de l’organisation et son président placent la faîtière, basée à Genève, devant un dilemme difficile à résoudre.

Dans le cas de la guerre en Ukraine, les différentes organisations de la Croix-Rouge peuvent difficilement maintenir un de leurs principes fondamentaux: la neutralité. Cela concerne l'organisation humanitaire internationale CICR, les associations nationales de la Croix-Rouge et leur organisation faîtière, la IFRC.
En décembre dernier, la IFRC a déjà dû suspendre le groupe national de la Biélorussie. Son secrétaire général s’était en effet rendu dans les territoires occupés par la Russie avec le fameux symbole Z sur l'épaule. Ce signe symbolise le soutien à la guerre d'agression de Vladimir Poutine contre l'Ukraine. L'homme de la Croix-Rouge avait par ailleurs reconnu sans détour à la télévision avoir enlevé des enfants ukrainiens pour les emmener en Biélorussie. L'organisation faîtière, basée à Genève, avait expliqué son éviction par le fait qu'elle ne pouvait «accepter aucune politisation ou manipulation de ses activités humanitaires».
Des recherches d'un consortium de journalistes auquel nous participons également montrent désormais que le président de la Croix-Rouge russe, Pavel Savtchouk, occupe lui aussi un rôle problématique. Il a siégé à l’état-major central d'une organisation qui détient les droits de la marque du symbole Z. Cette organisation a entre-temps été sanctionnée par la Suisse, siège et pays fondateur de la Croix-Rouge. Pavel Savtchouk est également actif dans des organisations qui collectent de l'argent pour les soldats russes, aident à l'achat de drones et d'appareils de vision nocturne et traitent les Ukrainiens de fascistes et de néonazis.
Une fuite de données du Kremlin révèle même que Vladimir Poutine nourrit des projets visant à pousser les bénévoles de la Croix-Rouge internationale hors des territoires occupés et à les remplacer par la Croix-Rouge russe.

L'organisation faîtière IFRC, basée au Petit-Saconnex (GE), se trouve ainsi confrontée à un dilemme difficile à résoudre. Elle n'a aucune influence directe sur les associations nationales et peut tout au plus les suspendre, comme dans le cas de la Biélorussie. Or, dans le cas de la Russie, les Genevois devraient prendre des mesures contre une partie belligérante.
Une telle démarche pourrait mettre le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans la ligne de mire, lui qui, en tant qu'organisation internationale, apporte – aux côtés des associations nationales de la Croix-Rouge – une aide importante à la population dans la zone de guerre elle-même. Cent huitante collaborateurs et collaboratrices du CICR sont notamment stationnés dans les provinces de Donetsk et de Louhansk, où les combats font rage. Ils distribuent des médicaments et de la nourriture et réparent les pompes à eau. «Depuis février 2022, le CICR a rendu visite à plus de 2400 prisonniers des deux côtés», écrit l'organisation.
Outre une exclusion, il serait possible de simplement laisser faire la Croix-Rouge russe. Or cette option est également difficile, car les nouveaux détails qui viennent d'être révélés soulèvent de sérieuses questions sur la neutralité réelle de l'antenne moscovite et de son président.
En comité avec une criminelle de guerre présumée
Lorsque le pédiatre Pavel Savtchouk est élu président de la Croix-Rouge russe en 2021, à seulement 26 ans, il est également membre du Front populaire panrusse (ONF), à la tête duquel se trouve le président Vladimir Poutine. Le 2 mars dernier, la Suisse a inscrit cette organisation sur sa liste de sanctions. La raison invoquée par le Secrétariat d’État à l’économie: «L'ONF possède les droits sur la marque du symbole Z», organise des «réunions publiques de soutien à la guerre d'agression en Ukraine» et collecte des «dons en nature et en espèces» pour les territoires occupés.
La Croix-Rouge russe n'a pas répondu aux demandes du consortium de journalistes concernant Pavel Savtchouk. La raison invoquée est la suivante: ces questions proviendraient notamment de médias «dont les activités sont considérées comme indésirables dans la Fédération de Russie».
La IFRC à Genève affirme de son côté que Pavel Savtchouk n'était lié à l'ONF que jusqu'en mars 2022, donc avant que le Front populaire panrusse soit sanctionné. Mais des doutes subsistent à ce sujet. L'homme de la Croix-Rouge figurait encore, début février, sur le site internet de l'organisation comme membre de l'«état-major central». Ce n'est qu'après une demande de la presse, notamment de notre part, que cette inscription a disparu. Sur le site internet de la Chambre civique de la Fédération de Russie, un organe consultatif nommé par Poutine, Pavel Savtchouk continue d'écrire: «Je suis membre de l’état-major central du Front populaire panrusse».

Pavel Savtchouk est également actif au sein de l'organisation Nous ensemble, pilotée par le Kremlin. Elle ne collecte pas seulement de l'argent ou des outils pour le front, mais aussi des caméras thermiques pour les armes et des filets de camouflage tricotés par ses soins. «Nous espérons que cela aidera nos héros à se rapprocher de la victoire», écrit l'organisation dans un post Telegram.
Pavel Savtchouk fait également partie d'un comité de prix de Nous ensemble. Maria Lvova-Belova, notamment, y participe également. La Cour pénale internationale de La Haye a émis un mandat d'arrêt contre elle pour le crime de guerre de l'enlèvement systématique d'enfants en Ukraine.
Le CICR écrit avoir clairement communiqué à la Croix-Rouge russe «qu'une participation au mouvement est incompatible avec les principes fondamentaux du mouvement de la Croix-Rouge».
Or cela ne semble guère impressionner les Russes. C'est ce que montrent une trentaine de documents secrets de l'administration présidentielle du Kremlin, qui sont parvenus au média estonien «Delfi» sous forme de fuite de données. «Delfi» fait partie du consortium de journalistes. Dans ces documents, on lit notamment que la Croix-Rouge russe coordonne, au sein de l’état-major de Nous ensemble, «l'aide humanitaire en Russie pour soutenir les personnes déplacées du Donbass et d'autres parties de l'Ukraine».
Un plan du Kremlin pour évincer le CICR
Outre ces deux organisations, d'autres exemples apparaissent au fil des recherches et soulèvent des questions quant à la neutralité de la Croix-Rouge russe et de son président: en décembre 2022, Pavel Savtchouk a ainsi honoré la société Avangard lors d'un gala. Cette société produit des missiles qui sont tirés sur l'Ukraine. Pavel Savtchouk a remis à deux collaboratrices des fleurs et un certificat pour services rendus dans le cadre du don de sang. L'inscription de la Croix-Rouge russe figure en arrière-plan. Dans une lettre de Nouvel-An, un membre du comité directeur de la Croix-Rouge russe souhaite à ses propres soldats: «Victoire, victoire, victoire sur tous les fronts».
Les documents secrets du Kremlin indiquent même que les Russes veulent également cibler le CICR. Dans un document interne du Kremlin datant de décembre 2022, on peut ainsi lire que l'on veut créer quatre antennes régionales et 62 antennes locales de la Croix-Rouge russe dans les territoires occupés. Ailleurs, il est écrit que la Croix-Rouge russe doit «remplacer» le CICR sur place. L'ordre correspondant vient apparemment directement de Poutine. «Liste des instructions du président de la Fédération de Russie», peut-on lire dans un commentaire à ce sujet.
Pourtant, selon les déclarations du CICR, les Russes ne peuvent pas simplement installer leur propre Croix-Rouge sur les territoires ukrainiens conquis. Seuls le CICR et les organisations ukrainiennes peuvent y intervenir.

Le CICR ajoute qu’une telle reprise n'a pas encore eu lieu. Il n'y a pas de «personnel de la Croix-Rouge russe» dans les régions contestées, confirme Ariane Bauer, directrice régionale pour l'Europe et l’Asie centrale. À Genève, on affirme par ailleurs ne pas avoir connaissance des plans du Kremlin.
Il existe toutefois sur place une organisation locale appelée Croix-Rouge de Donetsk, avec laquelle le CICR collabore depuis des années. Il ne s'agit pas de représentants des Russes, mais de membres de la population locale qui se sont regroupés, explique-t-on à Genève.
Il n'est pas certain que cela reste ainsi. En juin 2023, quelques mois après le plan du Kremlin, l'agence de presse russe Tass a soudain présenté une nouvelle «représentante de la Croix-Rouge russe à Donetsk». Son nom: Ekaterina Sukhacheva. Elle est Russe et a enregistré en août 2023 la prétendue «organisation locale» de la Croix-Rouge à Donetsk en Russie.
La décision de savoir si la IFRC, l'organisation faîtière des associations nationales de la Croix-Rouge, doit agir contre la branche russe ou son président Pavel Savtchouk revient en fin de compte au conseil d’administration de la IFRC. Cela risque cependant d’être compliqué. Car depuis juin 2022 le conseil d’administration compte un nouveau membre: Pavel Savchouk.
Une collaboration, notamment, de Paper Trail Media, Delfi, Meduza, iStories et Der Spiegel
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