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Campagnes pub d’un autre genreLa culture s’affiche plus que jamais

Du Montreux Jazz Festival à BDFIL, plusieurs événements annulés ont choisi de descendre dans la rue pour exister malgré tout. Des initiatives en deux dimensions qui comptent sur le pouvoir de l’image.

À l’enseigne de «Déconfinature», BDFIL propose une version estivale de son festival. Planches et extraits de BD (ici Cosey) vont prendre petit à petit possession de l’espace public, dans les rues comme dans les parcs, et constituer un petit musée à ciel ouvert.
À l’enseigne de «Déconfinature», BDFIL propose une version estivale de son festival. Planches et extraits de BD (ici Cosey) vont prendre petit à petit possession de l’espace public, dans les rues comme dans les parcs, et constituer un petit musée à ciel ouvert.
Odile Meylan

Mars, avril, mai… les rues étaient tristes. Désertes. Difficile de ne pas s’en souvenir. Transformées en cimetière du monde culturel, elles étaient aussi terriblement sinistres. Ces spectacles, concerts, festivals, toutes ces expos qui avaient placardé leurs atours dans les espaces d’affichage n’étaient plus qu’une succession d’événements avortés, bâillonnés, sur autant de tombes! Mais depuis – joli pied de nez – certains en sont sortis par le même biais, choisissant de s’afficher pour exister malgré tout et faire parler d’eux en format mondial.

89,5 cm sur 128 comme espace d’expression pour conjurer le sort, ce n’est peut-être pas beaucoup, qui plus est dans un espace public forçant les images à lutter les unes contre les autres, mais l’option est significative. Elle en veut! Conquérante. Tentaculaire. Avec le Montreux Jazz qui a remplacé les notes par des affiches dans une collection 2020 exposée sur les quais et BDFIL qui se réinvente au fil d’une opération «Déconfinature», elle renvoie le coup de projecteur à cet art de communiquer né avec Toulouse-Lautrec.

«L’affiche est un média connecté avec la rue comme avec les réseaux sociaux»

Priscilla Balmer, studio Balmer Hählen, Lausanne

«L’affiche est un média connecté avec la rue comme avec les réseaux sociaux – on le prouve avec le Festival Images, à Vevey, qui aura sa version animée – et qui, si l’on en prend soin, offre une belle visibilité. On l’expérimente avec les campagnes pour la galerie Fabienne Lévy, à Lausanne, les retours sont très bons, relève Priscilla Balmer, du studio lausannois Balmer Hählen, auteur notamment du visuel de la Fête des Vignerons. Alors ça me réconforte de voir cet intérêt créé par la situation actuelle, j’espère que ça va continuer et inverser la tendance.» Media Focus confirme un recul de 4,8% pour l’affichage culturel entre 2018 et 2019, alors que dans la même période le marché global enregistrait une hausse de 5,2%.

Un savoir-faire suisse

Mi-juin, la première salve est venue du Delémont BD’HORS LES MURS, qui a arrosé les villes romandes de planches inédites créées par une vingtaine de bédéastes pour propager leur vision du nouveau monde. «Si nous avons pris la décision d’annuler notre sixième édition très tôt, cela ne devait pas nous empêcher d’exister, appuie son directeur, Philippe Duvanel. Et quel support permet d’exister auprès d’un grand nombre? L’affiche. Idéale pour diffuser notre propos, la BD, en plus d’être une tradition où la Suisse s’illustre avec des propositions graphiques parmi les plus belles du monde.»

Albertine et Germano Zullo ont créé un magma de pensées aussi mouvantes que pertinentes, Alex Baladi a sorti un jeu de tarot inspiré du panthéon de la BD pendant que Noyau imaginait un baigneur, bouée autour de la panse, prêt à se précipiter dans une mer de flammes. Entre le 16 et le 23 juin, l’ensemble a pris des airs d’expo collective et itinérante, une force de frappe contredisant les Cassandre. Oui, la culture est réactive. Non, elle n’est pas morte! Le message sort d’entre les bulles, martelé par quelque 600 affiches, et n’avait rien du pansement sur une plaie ouverte. «C’était plutôt de l’opportunisme sur un support qui convient très bien à notre art et qui permet d’aller vers les gens. D’ailleurs, souligne Philippe Duvanel, beaucoup nous ont dit le bien que ça faisait de voir autre chose que des messages commerciaux dans ces espaces d’affichage, en plus de sentir ce souffle de culture dans les villes qui en avaient soudain été privées.»

«L’affiche est idéale pour diffuser notre propos, la BD, en plus d’être une tradition où la Suisse s’illustre avec des propositions graphiques parmi les plus belles du monde»

Philippe Duvanel, directeur de Delémont BD

Le discours n’a pas toujours été aussi favorable aux espaces publicitaires! Pollution visuelle ou pas? La question tranchée à São Paulo, mégapole presque sans pub, revient régulièrement sur le terrain politique croisant des intérêts financiers. Mais ce sursaut de l’affiche, média rêvé pour confronter tout un chacun à un propos culturel sans attendre de réponse ni de retour sur investissement, pourrait recadrer le débat. Léon Missile, double mystérieux d’un artiste lausannois reconnu, ne demande pas mieux, lui qui pose sa pertinence comme une seconde peau sur certains placards. «C’est bien que le monde culturel se souvienne de ce canal avec des initiatives qui démontrent à quel point ce support est pertinent, quand bien même on nous assaille de pub jusque sur nos téléphones. On redécouvre un truc tout con avec un graphiste, un imprimeur, un colleur. C’est un coup de jeune pour l’affiche dans une Suisse du graphisme qui a toujours su en faire un art et qui, très exigeante sur les formats, l’expose avec une certaine élégance.»

Regard déconfiné

La rue n’est pas non plus un détour, pour Dominique Radrizzani, directeur de BDFIL, c’est le lieu où il faut – aussi – être, et cette année plus encore. Signée Mandryka avec un concombre masqué filant à toute allure dans le ciel lausannois, c’est d’abord l’affiche du non-festival, qui l’a prise pour annoncer «Déconfinature», un petit musée à ciel ouvert en train de s’ouvrir dans les rues de Lausanne. Des planches de BD, des extraits de pages comme autant de choix forts du festival et d’icônes de la BD susceptibles de parler à un large public.

«Je crois vraiment au pouvoir impactant de l’affiche, d’autant qu’après le semi-confinement nous avons un autre rapport à la ville.»

Dominique Radrizzani, directeur de BDFIL

«On l’a vu pendant le semi-confinement, qu’est-ce que les gens ont consommé sur le Net? De la culture. Et même si elle vit mal en ce moment et qu’elle a mal, assène Dominique Radrizzani, elle doit conserver une présence physique. L’affiche peut l’y aider, je crois vraiment à son pouvoir impactant, d’autant qu’après le semi-confinement nous avons un autre rapport à la ville, on remarque un élément, un détail qui nous avait échappé jusqu’alors. Notre regard aussi s’est déconfiné.»

Delémont’BD Hors les murs a demandé à une vingtaine de bédéastes leur vision du nouveau monde. Ces dernières ont été placardées dans seize villes romandes à la mi-juin. Elles sont toujours visibles sur le site du festival.
Delémont’BD Hors les murs a demandé à une vingtaine de bédéastes leur vision du nouveau monde. Ces dernières ont été placardées dans seize villes romandes à la mi-juin. Elles sont toujours visibles sur le site du festival.
Delémont BD