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Une exposition au cœur du traitLa deuxième dimension de Gaspard Delachaux

Le sculpteur vaudois surprend avec une exposition orientée dessin au Centre d’art contemporain d’Yverdon. Une pratique qui l’accompagne depuis toujours mais qu’il n’avait que très peu montrée.

Gaspard Delachaux s’est emparé de l’espace du Centre d’art contemporain d’Yverdon pour y raconter l’histoire de ses dessins.
Gaspard Delachaux s’est emparé de l’espace du Centre d’art contemporain d’Yverdon pour y raconter l’histoire de ses dessins.
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Gaspard Delachaux sculpte la pierre de Soignies en taille directe, il la scarifie et la rhabille de nouveaux traits de caractère, il la costume d’humour, de fantaisie ou la voile dans le mystère. Cette pierre, lourde, parfois le Vaudois lui donne des ailes, d’autres fois, il la relie à la terre originelle mais surtout il la sculpte depuis plus de quarante-cinq ans. Alors forcément – ou un peu bêtement – six ans après sa grande exposition à l’Espace Arlaud à Lausanne, on l’attendait en sculpteur au Centre d’art contemporain d’Yverdon (CACY).

«On croit voir une seule créature et pourtant il y en a deux, ça m’amuse de jouer sur ces choses-là mais c’est très exigeant, il y a beaucoup de repentir avant que le trait ne soit juste»

Gaspard Delachaux, artiste

Mais c’est un homme du trait lié, délié, superposé, un artiste de la ligne claire comme un porteur d’ombre qui se présente. Joueur! Totalement lutin comme dans son monde trempé de sens qu’il densifie de créatures hybrides à la fois animales et humaines mais toutes nées d’une mythologie personnelle aux accents ancestraux. Il serait même un peu graffeur à voir les parois entières du CACY recouvertes de signes formant de minirécits. La remarque faire rire le septuagénaire. Dans la foulée, sa réserve fait comprendre que ce n’est pas demain qu’on va le surprendre, la nuit tombée, une bombe de couleurs à la main.

Pratiques simultanées

Cette retenue qui l’habite, ce doute permanent qui le tenaille en même temps qu’il le fait avancer, Gaspard Delachaux ne les dissimule pas. L’exposition du CACY fondée sur sa propre initiative, programmée par Karine Tissot, directrice des lieux pendant sept ans, et finalisée par Rolando Bassetti, son successeur, est un peu une première. Jamais il n’avait montré autant de dessins, jamais il n’en avait fait le point d’ancrage d’une exposition. Pourtant, l’artiste a toujours dessiné! Des croquis préparatoires matérialisant à la plume la vision d’une sculpture et, depuis une quinzaine d’années, des œuvres autonomes. «C’est une pratique simultanée comme si je jouais une seule mélodie mais en changeant d’instrument. On est dans le même monde, dans les mêmes hésitations. Si je fais le compte, je dois avoir entre 50’000 et 70’000 bestioles qui se baladent dans mes carnets de croquis.»

Telles des sangsues, les traits animés grouillent autour d’un petit être recroquevillé sur lui-même, ou la subtile alliance du dessin animé et de la sculpture.
Telles des sangsues, les traits animés grouillent autour d’un petit être recroquevillé sur lui-même, ou la subtile alliance du dessin animé et de la sculpture.
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«Si je fais le compte, je dois avoir entre 50’000 et 70’000 bestioles qui se baladent dans mes carnets de croquis»

Gaspard Delachaux, artiste

Les «bestioles» portent bien leur nom, elles ont des pattes, des cornes, des museaux, on aimerait les rattacher à une espèce familière, mais voilà qu’elles ont aussi des jambes, des oreilles et des bouches. L’étrange s’en est mêlé, brouillant les certitudes et établissant d’autres sensibilités! D’ailleurs le titre de l’expo, «Mechantoupas», en dit quelque chose: plus que le manichéisme, c’est l’ambivalence qui rode, elle innerve l’œuvre de Gaspard Delachaux faite de ces créatures qui, dans leurs contrastes, nous assemblent. Il y a ces drôles de petits monstres unicellulaires qui ont presque l’air curieux de nous voir pendant que d’autres vivent leur vie, ombres d’eux-mêmes ou en route pour une très poétique transhumance. Les lignes, les supports varient. Les atmosphères aussi, l’artiste traçant son histoire de dessinateur aux pratiques multiples dans une scénographie entre ombre et lumière en même temps qu’il pose son monde métissant le fabuleux et l’inquiétant.

Les multiples du trait

Et pour circonscrire l’insaisissable, le dessinateur joue avec les multiples du trait. «Il y a les dessins lignes assurant pourtant une double lecture. On croit voir une seule créature, il y en a deux, ça m’amuse de jouer sur ces choses-là mais c’est très exigeant, il y a beaucoup de repentir avant que le trait ne soit juste.» Ce trait qui lie les êtres et les choses comme lorsque, sur d’autres feuilles, Gaspard Delachaux trace le mouvement en croisant et en superposant les couches. Ou comme lorsqu’il grouille, animé, autour d’un petit être sculpté.

Oui… il y a quelques œuvres en trois dimensions sur le parcours! Volumes et prises de position dans l’espace au milieu des traits stars de l’exposition, soudain, on les regarde différemment et on perçoit le dessinateur derrière le sculpteur. Celui qui dessine toujours debout, celui qui, à 73 ans, assure «être au début de quelque chose. Le truc ennuyeux, c’est que les journées n’ont que 24 heures.»

L’artiste n’a pas voulu de cadre autour de ses pièces, il les veut libres. Ici, il réduit ses créatures à des ombres.
L’artiste n’a pas voulu de cadre autour de ses pièces, il les veut libres. Ici, il réduit ses créatures à des ombres.
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Yverdon-les-Bains, CACY
Jusqu’au 13 septembre,
du me au di (12h-18h)
www.centre-art-yverdon.ch