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La folie des grandeur
À Zermatt, la grande peur dans la montagne

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Les premiers flocons de neige sont tombés sur Zermatt. Ils recouvrent la station d’un duvet moelleux et réconfortant: effacées les cicatrices sur le glacier, étouffées les rumeurs qui remontent de la vallée. Enfin, l’hiver est là, et avec lui l’enchantement sans cesse renouvelé de ce tout petit coin de pays, par grâce surmonté d’un gros caillou en forme de triangle équilatéral.

Pourquoi cette pyramide s’est-elle plantée là, pile dans l’angle iconique, plutôt qu’ailleurs? Les gars de la vallée d’à côté doivent enrager: à quelques mètres près, c’était le jackpot. Mais est-on plus heureux à Zermatt qu’à Zinal? Ramuz en ferait un roman, Scorsese un film: quand un don du ciel se transforme en malédiction. Comme ces Amérindiens assis sur des puits de pétrole, les poches pleines, certes, mais pris dans le jeu des manigances, jusqu’à sacrifier leurs valeurs ancestrales sur l’autel de la convoitise.

«Si t’as pas acheté une Rolex au pied du Cervin, t’as raté ta vie.»

Car à force de transformer une merveille de la nature en parc d’attractions pour touristes en vison - si t’as pas acheté une Rolex au pied du Cervin, t’as raté ta vie - on finit par rebuter les randonneurs du dimanche avec leurs sandwichs au Parfait dans le sac à dos. Qu’importe, vu leur pouvoir d’achat en berne, me direz-vous à raison.

Et pourtant c’est là, à l’aune des teintes délavées de leurs chemises à carreaux, que se mesure l’authenticité d’un lieu et de son narratif. Tout ce qui ne s’achète pas, surtout en gros, ou du moins qu’il s’agit de ne pas galvauder, au risque de voir la substantifique moelle foutre le camp aussi vite qu’un glacier sous les coups de boutoirs combinés des pelleteuses et du réchauffement climatique.

À Zermatt, où les gens du coin ont longtemps bichonné un modèle rare, loin de la frénésie expansionniste, l’air du temps semble désormais préférer un aller-retour en télécabine Swarowski avant un spa au Ritz-Carlton. La démesure du Cervinia Speed Opening, anachronique au possible, ne fait que confirmer la tendance: après tout, à bien écouter les autochtones, ce gros caillou, c’est d’abord le leur, ils en font ce qu’ils veulent. La fin de l’histoire, on la connaît déjà.