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Exposition à YverdonLa Maison d’Ailleurs invite dans son cirque de «freaks»

Les monstres ne servent pas juste à faire peur, mais à évoquer les travers de notre société, et ce que l’on ne veut pas voir en nous. Aperçu.

Dans la culture populaire du Japon médiéval, les monstres ne sont pas effrayants, ils avertissent d’un danger.
Dans la culture populaire du Japon médiéval, les monstres ne sont pas effrayants, ils avertissent d’un danger.
BENJAMIN LACOMBE

À quoi servent les monstres? Il y a fort à parier que la réponse la plus immédiate soit: à faire peur. Dans sa nouvelle exposition, la Maison d’Ailleurs montre que leur fonction va bien au-delà du rôle de divertissement auquel l’époque les a réduits. Au fil d’un riche parcours iconographique se révèlent des clés plus nuancées et étayées pour expliquer l’apparition, l’évolution et la signification de ces figures qui peuplent l’imaginaire fantastique et de science-fiction, tels Frankenstein, Dracula ou King Kong.

Conçue comme une balade à travers un cirque comme ceux qui ont exhibé au XIXe siècle des «monstres humains», la nouvelle exposition du musée yverdonnois incite à réfléchir à toutes les figures s’écartant de la norme. Que nous disent-elles de nous? Chaque salle développe la question par thème: sorcières, freaks, monstres fictionnels dans les contes, la littérature, au cinéma, dans les comic books. Évitant le sensationnalisme, l’expo ne cherche pas à faire peur. Des tablettes pour des visites interactives sont d’ailleurs disponibles pour les enfants dès 7 ans.

Une salle du musée est consacrée aux sorcières, ici celle du conte de Blanche-Neige.
Une salle du musée est consacrée aux sorcières, ici celle du conte de Blanche-Neige.
BENJAMIN LACOMBE

À plusieurs reprises, la scénographie place le visiteur au centre du dispositif: sur la piste du cirque où il devient, lui, le monstre regardé par toutes ces créatures qui l’entourent, ou dans un espace qui montre des sorcières derrière des barreaux, mais où il apparaît bientôt que c’est plutôt nous qui sommes dans la cage de nos préjugés. Tentures, rideaux de velours, couleurs saturées rappelant le chapiteau, musique: tout l’espace, jusqu’aux couloirs, a été scénographié pour provoquer ce renversement de perspective.

Ce voyage dans l’étrangeté se double de la découverte de deux univers: celui du Français Benjamin Lacombe et du Belge Laurent Durieux. Des pointures de l’illustration qui exposent pour la première fois en Suisse et revisitent des personnages hors normes, que l’on connaît pour la plupart.

Monstres avertisseurs

Avant de pénétrer dans le grand cirque de la différence, la beauté mélancolique des illustrations de Lacombe saisit d’entrée, pour rappeler un temps où la figure du monstre n’avait rien d’effrayant. Dans le Japon médiéval, les yokai étaient considérés comme des alliés porteurs d’un message. En français, le mot monstre dérive d’ailleurs du latin monere: avertir.

Dans l’Occident chrétien, les monstres ont été réduits à la seule figure de Satan, tandis que la différence physique relevait forcément de son intervention. Mais il suffisait d’être une femme autonome, solitaire ou quelque peu excentrique pour recevoir le qualificatif de sorcière. Des signes révélateurs, encore, d’une société rejetant toute marginalité. Benjamin Lacombe leur rend hommage avec les portraits de Lilith, Méduse ou Jeanne d’Arc.

Cet écart de la norme sera ensuite exhibé sous les chapiteaux: de la femme-tronc à l’homme-chien. «J’ai choisi les cirques du XIXe siècle comme fil rouge, car ce moment où l’on fait parader ces êtres différents symbolise le début de la société du spectacle. Or les monstres ne sont pas là que pour nous divertir», développe Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs.

Même si on l’a un peu oublié, bien loin du seul spectacle, ces figures laides, biscornues, bossues, à un œil ou à six bras, minuscules ou géantes, pointent nos failles. «La créature de Frankenstein est plus humaine que son créateur, qui veut devenir Dieu», développe Marc Atallah. Cette figure participe de l’essor des monstres de fiction, dans ce XIXe siècle où la différence physique est désormais reconnue comme émanant de la biologie et pas du diable.

Dès lors, ces personnages se multiplient, dans les littératures de l’imaginaire, les comic books puis au cinéma, interrogeant notamment les progrès de la science ou le rapport à la nature: tels Spider-Man, mordu par une araignée radioactive, le monstre marin Godzilla transformé par des essais nucléaires, ou King Kong figurant cette rage d’asservir le sauvage.

Les monstres, c’est nous

Au final, cette grande parade de figures excentriques nous rappelle ce que l’on ne veut pas voir dans l’humain. L’expo le clame pourtant dès l’entame avec son titre «Je est un monstre». «C’est une référence à «Je est un autre» de Rimbaud, où le poète avait besoin de faire un détour par l’altérité pour se reconnaître dans cette image déformée de lui-même», relève le directeur du musée. Confronter l’humain à sa monstruosité, c’est donc lui révéler sa part la plus mystérieuse.

Yverdon-les-Bains, Maison d’Ailleurs
Jusqu’au 24 octobre 2021