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Fin d’une histoire ambitieuseLa maison de ventes romande Galartis part aux enchères

Société de ventes aux enchères installée sur la place lausannoise depuis 2010, Galartis SA est en liquidation. L’Office vaudois des poursuites et des faillites met en vente quelque 2000 lots, tableaux, bouteilles de vin, bijoux, meubles, objets de décoration jusqu’au 11 décembre.

En 2015, Galartis proposait la première vente aux enchères de street art de Suisse avec Lausanne pour toile de fond.
En 2015, Galartis proposait la première vente aux enchères de street art de Suisse avec Lausanne pour toile de fond.
Vanessa Cardoso

On parle d’une importante addition de créances! Des millions de francs. Certaines sources penchent pour 2 ou 3 millions d’impayés, d’autres vont jusqu’à 5 millions, une fourchette que l’Office des faillites du canton de Vaud ne confirme pas. Le Ministère public est plus disert, l’affaire Galartis SA comporte bien un volet pénal à la suite du dépôt de plusieurs plaintes (certaines ont été retirées) pour «infraction contre le patrimoine», l’instruction est en cours. Et ce qui n’est pas réfutable non plus, c’est la colère. Le sentiment de s’être fait abuser, flouer. Ces tableaux envolés, perdus. Ou encore le produit de la vente d’un objet d’art jamais transféré sur le compte du vendeur!

Ils sont plusieurs comme cette Vaudoise à n’avoir que les yeux pour pleurer devant les portes closes de la société de vente aux enchères, qui faisait résonner son marteau du côté de Crissier. «Sur les trois tableaux que je leur avais confiés, deux ont été vendus il y a environ trois ans. Mais je n’ai jamais récupéré ce qui me revenait, à savoir 17’000 francs. Si je n’ai pas tout de suite réclamé, pensant que le versement allait venir et prenant ce temps qui passait pour de l’épargne forcée, j’ai fini par hausser le ton. On me répondait que l’argent allait être transféré sur mon compte mais jamais, on ne m’a dit qu’il y avait un problème. Jusqu’au dernier de mes téléphones où finalement on m’a parlé de faillite imminente.»

Un goût de déjà-vu

Le couperet est tombé fin février 2019 pour Galartis. La Vaudoise, passionnée d’art, a pu récupérer de justesse le troisième tableau d’une valeur estimée entre 35’000 et 45’000 francs. «Heureusement! Mais j’ai fait une croix sur les autres 17’000 francs, l’Office des poursuites m’a bien dit que je n’étais pas dans les créanciers prioritaires.» Un mauvais scénario qui en rappelle un autre, à la fin des années 90, il avait valu vingt-sept mois derrière les barreaux à l’un des pionniers Romand, condamné pour une vingtaine d’abus de confiance.

Désordre administratif. Inventaires laissés à l’abandon. Les reproches formulés à l’époque ressemblent aux remarques qui circulent dans le milieu à l’endroit de Galartis SA. Un habitué des salles des ventes parle de «gestion calamiteuse, ça fait des années que cette maison tirait le diable par la queue.» Bien établi sur la place genevoise avec un bureau d’expertise à Lausanne, Bernard Piguet confirme: «On savait qu’il y avait des soucis de liquidités et des salaires impayés, on en entendait parler depuis des années et notamment par le biais d’anciens employés. On a aussi eu des clients qui se sont confiés, lesquels n’avaient pas été payés après une vente ou alors qui n’arrivaient pas récupérer les objets invendus. Introuvables! Visiblement, l’organisation n’était pas leur fort. Ce n’est pas une faillite conjoncturelle, d’autant que branche se porte bien.»

De belles années

L’histoire de Galartis SA a duré neuf ans depuis l’ouverture d’un dépôt-vente à Crissier en 2010. C’est sur ses fonts baptismaux que le Sédunois de la galerie du Rhône, Pierre Alain Crettenand, associé à la Lausannoise Catherine Niederhauser – quarante ans d’expérience dans sa galerie et cabinet d’expertise du Grand-Chêne – clamait dans «Le Nouvelliste»: «Il n’y a rien de sérieux en Suisse romande en matière de ventes aux enchères. (…)Nous pensons avoir l’opportunité de développer des ventes de haute tenue. Nous nous donnons six ou huit mois pour atteindre cet objectif.»

«Il n’y a rien de sérieux en Suisse romande en matière de ventes aux enchères. Tout va vers Zurich, à part les ventes de montres et de bijoux qui se font encore à Genève. Nous pensons avoir l’opportunité de développer des ventes de haute tenue. Nous nous donnons six ou huit mois pour atteindre cet objectif, avec une vente de haut niveau, en triant les objets.»

Pierre-Alain Crettenand, cofondateur de Galartis SA, dans une interview au «Nouvelliste» en 2010

Le duo de Galartis venait alors de poser un nouveau pion à Genève. Accélérant le rythme des sessions, avec dix ventes par année. Quatre à Crissier, quatre à Genève. Deux à la montagne, entre Verbier et Crans-Montana. La rhétorique, elle aussi, monte en volume. En 2015, les deux associés mettent les formes aussi prestement que dans une publicité pour vendre leur singularité à «La Tribune des Arts»: «Il n’y a qu’à Galartis que vous pouvez dans le même temps contempler une femme nue de Vallotton (ndlr: une «Baigneuse» vendue pour 352’500 fr.), convoiter un sac Birkin d’Hermès, admirer un exceptionnel ensemble de porcelaines de Nyon et vous délasser dans un fauteuil de Le Corbusier en feuilletant un incunable.» Toujours en 2015, Catherine Niederhauser énumérait dans le même titre le nombre de ses collaborateurs – une quinzaine pour 28 départements – avant de poser un credo: «Plus que jamais, il est de vendre là où le marché l’exige. Que ce soit à Lausanne, Paris ou Bruxelles!»

Les coups sont jolis et s’enchaînent: la vente du violon de Charlie Chaplin, celle du contenu des appartements de Jacqueline Reuge, veuve de Guido, le fondateur de la cultissime fabrique de boîtes à musique. Les belles heures de Galartis SA comptent encore en 2015 des fiançailles avec le géant français Millon pour une vacation de haute joaillerie et la première vente aux enchères en Suisse de street art – les ténors du genre sont à l’affiche, dont Banksy, JR, M. Chat. Ou la mise à l’encan l’année suivante au Casino de Montreux de 480 objets liés à la musique jazz, rock et soul à l’enseigne de «Where Music Lovers Meet Art Collectors» avec, notamment, l’unique peinture réalisée par Jimi Hendrix.

«Dans les ventes que j’ai menées, on avait un tiers de clientèle Suisse, un autre en provenance d’Europe et le troisième réparti dans le reste du monde, témoigne un ancien employé. J’y ai beaucoup appris, on travaillait dur même en sachant la société bancale. Là, j’y laisse 10’000 francs de salaires impayés. C’est ce problème récurrent de trésorerie, ajouté à une certaine mégalomanie, qui a fait que les vendeurs ont fini par ne plus nous faire confiance, et on rentrait moins de beaux objets.»

Contactée, Catherine Niederhauser a estimé «inadéquat de s’exprimer alors que les procédures sont en cours.» De son côté, Pierre Alain Crettenand «décline» également l’offre. Les deux ex-associés ont coupé tout contact entre eux.

Exposition avant la vente des boîtes à musique de la collection Jacqueline Reuge par la maison Galartis en 2013.
Exposition avant la vente des boîtes à musique de la collection Jacqueline Reuge par la maison Galartis en 2013.
Philippe Maeder

«C’était un superconcept!»

«Ils avaient un très bel outil, remarque Juan Caido, le seul prêteur sur gages officiel dans le canton avec sa société Valorum basée à Lausanne et Genève. Après, ils ont eu l’idée d’un développement dans les stations de montagne, c’était un superconcept. Mais on ne peut pas faire que des coups et des vacations qui sortent de l’ordinaire, il faut aussi assurer les ventes courantes, les gestions de stock, les inventaires, c’est peut-être moins clinquant, mais il faut faire le job, c’est la base. Sinon voilà comment on perd des pièces et comment on prend du retard dans les paiements. C’était même devenu une habitude pour eux de régler le produit des ventes avec celui de la suivante… ou pas. J’en sais quelque chose, j’y ai laissé une grosse ardoise.»

«On ne peut pas faire que des coups et des vacations qui sortent de l’ordinaire, il faut aussi assurer les ventes courantes, les gestions de stock, les inventaires. C’est peut-être moins clinquant, mais il faut faire le job, c’est la base.»

Juan Caido, maison de ventes Valorum, Lausanne

Du vécu aussi pour un ex-employé qui a connu l’entreprise dans ses belles années: «S’il y avait des gens très compétents parmi le personnel, c’était effectivement très désorganisé dans l’ensemble. On marchait sur des objets, on cherchait tout le temps quelque chose et parfois on passait deux jours pour trouver un tableau. Et surtout, il n’y avait pas cette volonté de changer ce qui dysfonctionnait.»