Montreux Jazz FestivalLa Nouvelle-Orléans est-elle la ville musicale la plus hype du monde?
Trombone Shorty et Jon Batiste viennent ouvrir le 5 juillet le Montreux Jazz 2024. Deux géants d’une ville qui raconte un siècle des musiques américaines.

Il ne faut pas se laisser berner, en arrivant à La Nouvelle-Orléans. Dès l’aéroport international Louis Armstrong, on avise une plutôt moche statue du merveilleux trompettiste. Mais c’est un leurre touristique. Une sorte de carte postale qui entend rappeler les années 20, et qui voudrait faire croire au quidam que le jazz s’est ici inventé, plus qu’ailleurs, la cité donnant même son nom à un style, suranné un peu, old school de réputation, et désormais conservé dans la naphtaline: l’une des plus fameuses salles de concert en ville ne se nomme-t-elle pas le «Preservation Hall»?
Pourtant tout est faux, à part l’idée de la naissance, car c’est certes dans cette Louisiane que se sont jouées au début du XXe siècle les amours moites du blues et du ragtime. Mais le «jazz New Orleans» n’a aujourd’hui, là-bas, rien d’une vieille tradition ou d’un folklore pour amateurs de Mardi gras dévergondé. C’est une musique vivante, toujours en train de se réinventer, de chercher des chemins contemporains, et l’on devrait d’abord songer au miracle d’une ville où tout le monde joue d’un instrument, chante, souffle dans du cuivre ou tambourine sur des peaux.
S’il y eut bien ici Jelly Roll Morton ou Armstrong, La Nouvelle-Orléans est aussi la ville de Fats Domino, pionnier de ce qui deviendra le rock’n’roll. C’est aussi dans un studio de cette ville que l'extraordinaire Little Richard, prince queer avant toutes les modes, enregistrera «Tutti Frutti». On y entendit évidemment du be-bop, du hard bop (le grand Big Chief Donald Harrison en demeure un maître), Wynton Marsalis et toute sa famille, du funk avec les Meters ou Galactic aujourd’hui, un mélange de mille choses, du cajun à l’Afrique avec Dr. John, Allen Toussaint ou les Neville Brothers, cela avant que le hip-hop y fasse son nid avec la bounce music de Lil’ Wayne ou Big Freedia.
La vraie cité de la musique
N’en jetez plus. La Nouvelle-Orléans n’est pas la ville d’un style, c’est la cité de la musique, la vraie, la seule au monde peut-être à mériter le titre, un étrange creuset qui partirait du blues au rap et auquel tout le son américain, noir ou blanc, fait allégeance. Et c’est à cette aune qu’il faut mesurer l’importance des deux géants louisianais, Troy «Trombone Shorty» Andrews et Jon Batiste, qui lanceront dans quelques jours le 58e Montreux Jazz Festival.
Malgré leur relative jeunesse (38 ans pour l’un, 37 ans pour l’autre) les deux hommes sont déjà des habitués des bords du Léman (six passages pour Trombone Shorty, un concert événement pour Jon Batiste l’an dernier). Mais les entendre le même soir demeure rare, surtout en Europe. Et il y a fort à espérer qu’au-delà de leur propre prestation, ils tenteront des choses ensemble.

Shorty, fanfare funk
Trombone Shorty, né dans une famille musicienne de sept enfants du célèbre quartier de Tremé, a été confronté au jazz, au r’n’b, aux fanfares, au funk ou au rock dès le berceau. La légende dit qu’il avait 4 ans la première fois où, l’entendant jouer du trombone, Bo Diddley l’invita sur scène. La légende dit aussi qu’à 6 ans, il dirigeait déjà un orchestre. C’est un instrumentiste extraordinaire, un virtuose du trombone, de la trompette aussi, et un formidable chanteur. Il n’a pas encore 20 ans quand Lenny Kravitz l’emmène en tournée, dans sa section de cuivre. Il y croisera aussi bien les métalleux d’Aerosmith que U2. Cela finira par développer chez lui un sens musical à la fois complètement fidèle à ses racines dans les fanfares de Louisiane, mais imprégnant aussi ses disques de funk et de rock blanc. «Backatown», album sorti en 2010 chez Verve, fait de lui le musicien dont tout le monde parle, et regarde: lunettes noires, débardeur de rappeur, folle débauche d’énergie et de virtuosité, il est complètement sidérant en concert.
Pour construire sa musique, Trombone Shorty part et revient toujours à La Nouvelle-Orléans, à ce swing puissant, à sa force sauvage. Il connaît Jon Batiste depuis qu’il a 12 ans, alors qu’il le croise dans une sorte de «jazz camp» organisé par la ville. Le petit Troy Andrews a alors déjà une réputation, une aura de ministar, tandis que Jon Batiste, qui vient en ce temps-là de commencer le piano, après être passé par les percussions, est plus introverti.
Batiste, piano soleil
Ils se retrouvent au lycée, sympathisent, commencent à se montrer des trucs musicaux, Batiste connaît la musique classique autant que le jazz. Et puis Jon obtient une bourse pour aller à la Juilliard School, direction New York. Shorty, pour éclater, est donc resté à La Nouvelle-Orléans, et a irradié depuis là, ménageant tous les sons possibles. «Avant d’avoir 20 ans, je ne savais pas ce que signifiait le mot «genre» musical», dira-t-il. Batiste est parti au Nord, avec dans la poche un mélodica, ce drôle d’instrument à vent, style harmonica, mais muni d’un clavier. Il racontera la stupéfaction de ses professeurs: «Ils voulaient sérieusement me faire voir un psychiatre, ils pensaient que j’étais dingue de vouloir jouer de ce truc.» Une fois dans la Grande Pomme, il joue aussi bien avec Stevie Wonder ou Prince qu’avec le merveilleux trompettiste Roy Hargrove ou Lana Del Rey. Tout change pour lui en 2015, quand il devient directeur musical et chef d’orchestre du «Late Show» de Stephen Colbert, sur la chaîne de télé CBS. Il y déploie, parallèlement à ses propres projets musicaux, pop et jazz, classique et r’n’b, le plus souvent tout en même temps, une créativité folle, amusante toujours, dédiée au bonheur de jouer et de partager.
Aujourd’hui, ils sont devenus les plus grandes stars de la musique actuelle venue de La Nouvelle-Orléans. Le monde leur appartient, ils comptabilisent plus d’une vingtaine de nominations aux Grammy Awards, les Oscars de la musique, Batiste en a même raflé 5 en 2022. Ils avaient 14 ans la première fois qu’ils sont montés sur la même scène. Jon Batiste n’a pas oublié: «Je me souviens que Troy disait toujours: ne faisons pas des concerts. Faisons un spectacle.» À Montreux, il est annoncé.
Montreux Jazz Festival, vendredi 5 juillet, dès 20 h., Scène du Lac: Trombone Shorty & Orleans Avenue, Jon Batiste. Billeterie: montreuxjazzfestival.com
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