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Artistes face à la crise«La pandémie a accentué des problèmes qui existaient déjà»

Comment survit-on en temps de Covid? Réponse avec des metteurs en scène, chorégraphes et administrateurs vaudois, inquiets mais pas encore désespérés.

Les arts de la scène essaient de se faufiler entre les ombres et les fumées des contraintes de la pandémie, comme sur cette image tirée du spectacle de Nicole Seiler, «Small explosion with glass and repeat echo».
Les arts de la scène essaient de se faufiler entre les ombres et les fumées des contraintes de la pandémie, comme sur cette image tirée du spectacle de Nicole Seiler, «Small explosion with glass and repeat echo».
NICOLE SEILER

Les planches plient mais ne se rompent pas. En cette deuxième vague de la pandémie, la fermeture complète des salles de spectacle avait donné un nouveau coup de boutoir aux espoirs du milieu de la scène. Un secteur qui a toutefois été quelque peu rasséréné par l’annonce, mercredi dernier, d’une réouverture des mesures de chômage technique (RHT) pour les contrats à durée déterminée (CDD) par le Conseil fédéral, mais que le parlement doit encore intégrer dans la loi Covid-19.

Cette disposition, considérée comme essentielle par une branche qui travaille majoritairement avec ce type de contrats, était prudemment espérée, même si elle ne résout de loin pas tous les problèmes rencontrés par les compagnies.

«Pendant la première vague, j’ai passé des semaines à rédiger des lettres, à remplir des demandes au Canton, à la Confédération, La croix et la bannière!», se souvient le metteur en scène et administrateur du Pull Off, Jean-Gabriel Chobaz. «La situation génère une surcharge administrative et logistique», résume la chorégraphe Nicole Seiler, pourtant aguerrie en la matière, mais qui a dû jongler avec toutes sortes de paramètres avant de pouvoir se vanter d’avoir pu donner deux premières en cette année 2020!

Casse-tête organisationnel

Les difficultés ne s’arrêtent pas aux questions – cruciales – d’argent, pour des disciplines qui subsistent avant tout par le subventionnement. Organiser des répétitions (pendant un temps il a été dit qu’elles ne pouvaient accueillir qu’un maximum de 5 participants, alors que 30 est désormais la limite officielle), remplacer un comédien malade ou renégocier les conditions avec un théâtre ont été et sont toujours les nouveaux casse-têtes issus d’une situation sanitaire aux contraintes fluctuantes.

«En l’absence de mesures supra-cantonales, chaque canton s’organise à sa façon, relève Michael Monney codirecteur administratif de la 2b company de François Grémaud. Si tout est annulé pendant deux mois, c’est simple, mais là on ne sait jamais sur quel pied danser.» Malgré une prévisibilité qui manque encore dans la gestion de la pandémie, le filet de sécurité – les diverses indemnisations ou les paiements maintenus par certains théâtres malgré les annulations forcées – a permis d’amortir le choc, de maintenir les structures en vie.

«En l’absence de mesures supracantonales, chaque canton s’organise à sa façon.»

Michael Monney, codirecteur administratif de la 2b company de François Grémaud

«Actuellement il y a des secteurs qui sont encore beaucoup plus précarisés que le théâtre ou la danse, comme les musiques actuelles notamment, indique Anne Papilloud, secrétaire du Syndicat suisse romand du spectacle. Même s’il y a de grandes disparités dans le secteur des arts vivants, car on ne peut pas comparer la situation des compagnies indépendantes non conventionnées avec celle d’un théâtre d’institution, le secteur des musiques actuelles subit la crise de façon encore plus violente, car il était depuis longtemps beaucoup moins soutenu financièrement.»

Les compagnies soutenues sur la durée par le Canton ou une commune se savent privilégiées, elles ont pu puiser dans leur modeste trésorerie pour honorer leur contrat et compenser les 20% de pertes de gain entraînées par les RHT. Un effort qui prend tout son sens quand l’on sait à quel point la population concernée est déjà précarisée.

«Ce sont des gens qui tournent souvent avec un salaire pendant quelques mois par an, compensé par le chômage, précise Michael Monney. Ils sautent d’un projet à l’autre avec des rémunérations faibles, sans prestations sociales, pas de 2e pilier, pas d’épargne. Même dans ces conditions, les artistes continuent car ils ont besoin de faire de l’art, autrement ils seraient devenus comptables!»

«La situation sanitaire a accentué tout ce qui était là avant. La précarité était déjà là.»

Nicole Seiler, chorégraphe

«La situation sanitaire a accentué tout ce qui était là avant, estime Nicole Seiler. La précarité était déjà là.» Si la situation d’urgence semble sous contrôle, des nuages très sombres continuent de planer à l’horizon. Les reports de spectacles, s’ils permettent de sauver une production, vont prendre les places promises à de nouveaux projets pour 2021, et c’est un véritable embouteillage qui est attendu.

«Avec les reports, notre prochaine saison a été bouclée en un quart d’heure», confirme Jean-Gabriel Chobaz. «La saison à venir risque d’être bouchée, confirme Nicole Seiler, cela va devenir difficile de trouver de la place. Donc même avec un vaccin, l’impact de cette crise va être beaucoup plus long.» Isabelle Bonillo, à la tête de la compagnie T-âtre, se montre plus brutale: «Un arrêt d’un an? On est morts!»

«Un arrêt d’un an? On est morts!»

Isabelle Bonillo, de la compagnie T-âtre

Une fois de plus, le coronavirus révèle des failles qui lui préexistaient. L’une d’entre elles tient au productivisme que suscitent des modalités de subventionnement surtout attachées à soutenir des projets. «On vit de la production, pas des tournées, il y a une surproduction», déplore Nicole Seiler, qui milite pour une meilleure reconnaissance des travaux de recherche ou de médiation, voire un soutien plus fort des reprises à l’heure où certains spectacles disparaissent trop rapidement des scènes après leur création.

Spectacle annulé trois fois

Même avis du côté d’Émilie Charriot, qui a vu son spectacle «Outrage au public» se faire annuler trois fois cette année: «Je ne suis pas fan de cette logique productiviste qui pousse à sortir un spectacle par année. J’ai besoin de temps et j’aimerais que certains spectacles soient programmés plus longtemps, même si j’ai de la chance avec quinze jours prévus à Vidy pour ma prochaine création en avril.»

La mesure du succès sur un axe quantitatif – plus de créations, par des troupes toujours plus nombreuses – serait donc en train de trouver sa limite… «La pléthore fait aussi la qualité sur le bassin lémanique, contre-argumente Michael Monney. Il y a tellement d’idées, de gens, que cela tire tout le monde vers le haut, l’offre peut aussi créer la demande.» Une question à régler dans le monde d’après la survie.