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CinémaLa petite cuisine de «Maître Cheng»

Le réalisateur finlandais Mika Kaurismäki organise un savoureux choc de cultures en Laponie. Délicatesse.

Anna-Maija Tuokko et Chu Pak Hong dans «Maître Cheng»: le choc du renne et de la sauce aigre-douce.
Anna-Maija Tuokko et Chu Pak Hong dans «Maître Cheng»: le choc du renne et de la sauce aigre-douce.
DR

Parfaits excentriques, les frères Kaurismäki n’ont guère travaillé ensemble, ces réalisateurs finlandais un peu barjots conquérant leur identité avec une indépendance totale. Le cadet, Aki, désormais retraité à 63 ans, a signé quelques-unes des plus belles pages du cinéma finlandais, «La fille aux allumettes», «Juha», «L’homme sans passé», «Au loin s’en vont les nuages» sans oublier les frasques des Leningrad Cowboys.

Son frère aîné Mika, 65 ans, ne s’est pas mal débrouillé non plus mais au contraire de son frangin sédentaire, n’a cessé de trotter autour du globe, usant de sa bougeotte pour documenter une quête aussi universelle. Passionné de musique, le cinéaste, qui se considère comme «un anthropologue avec une caméra», s’est retrouvé gérant de club à Rio de Janeiro, dansant le cha-cha-cha d’Helsinki à Los Angeles, ou suivant en dévot sa «Mama Africa» Miriam Makeba.

Toute cette présentation pour expliquer la surprise de retrouver Mika Kaurismäki en mode pondéré et en Finlande sur «Maître Cheng». D’autant que le fantasque y pratique la petite cuisine des sentiments avec une maîtrise sereine. L’intrigue en soi traîne une saveur souvent éprouvée au cinéma, quand la nourriture peut servir de métaphore philosophique, du «Festin de Babette» à «La grande bouffe».

«La narration minimaliste de «Master Cheng» suit le principe «petit mais sympa» et évite les rebondissements inutiles»

Mika Kaurismäki, cinéaste

Cadrée dans de somptueux paysages lapons, l’intelligence des émotions passe ici par le ventre quand un cuistot chinois arrive au fin fond de la Laponie. Veuf flanqué d’un garçonnet, ce M. Cheng cherche désespérément un vieil ami. Son anglais laisse à désirer mais bientôt, sa cuisine convainc les habitants du village. Non seulement ses accords yin et yang calment les organismes fatigués par le stress et la graisse, mais son sourire émeut l’aubergiste locale, une femme encore jeune que son mari a larguée.

Aussi prévisible qu’une aurore boréale sur un fjord, l’issue du conte ne laisse aucun doute. Mais Mika Kaurismäki y mène avec un doigté très sûr, esquivant les clichés grossiers pour laisser parler la sincérité des sentiments. De son propre aveu de baroudeur du septième art «bout de ficelle», «la narration minimaliste de «Master Cheng» suit le principe «petit mais sympa» et évite les rebondissements inutiles». Un profond réalisme imprègne chaque péripétie, les messages lourdingues comme les images faciles disparaissent au profit d’une simplicité séduisante dans une économie de moyens salvatrice.

Kari Väänänen et Anna-Maija Tuokko découvrent ébahis le charme de la cuisine asiatique. Pour l’anecdote. le comédien Kari Väänänen, une célébrité en Finlande, a souvent tourné avec le frère de Mika Kaurismäki, son cadet Aki.
Kari Väänänen et Anna-Maija Tuokko découvrent ébahis le charme de la cuisine asiatique. Pour l’anecdote. le comédien Kari Väänänen, une célébrité en Finlande, a souvent tourné avec le frère de Mika Kaurismäki, son cadet Aki.
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Pour l’anecdote, Mika Kaurismäki, qui autrefois, ne cachait pas s’adonner à un mode de vie très peu sage au regard des normes diététiques, admet volontiers défendre dans «Maître Cheng» les bienfaits de la médecine traditionnelle chinoise (MTC), tout comme la pureté de l’air et de l’eau de la région de Pallastunturi où, depuis trente-cinq ans, il organise un festival de cinéma. Tout un équilibre socio-économique qui baigne dans une harmonie artistique rare.

Chronique (Finl., 114’). Cote: VV (intéressant)