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Initiatives fédéralesLa précampagne de Prométerre déplaît aux vignerons bios

Un panneau expliquant pourquoi la vigne nécessite des traitements de synthèse fâche ceux qui s’en passent depuis plusieurs années.

Vigneron à Aran, Jean-Christophe Piccard cultive son vignoble en biodynamie. Il est fâché contre la campagne de Prométerre qui a posé des panneaux dans les vignes avec des informations erronées selon lui. Il a donc corrigé au stylo.
Vigneron à Aran, Jean-Christophe Piccard cultive son vignoble en biodynamie. Il est fâché contre la campagne de Prométerre qui a posé des panneaux dans les vignes avec des informations erronées selon lui. Il a donc corrigé au stylo.
Chantal Dervey

C’est l’air interdit que Jean-Christophe Piccard, vigneron à Villette, a découvert les panneaux explicatifs posés sur les chemins viticoles autour de son domaine. «On a trente ans de retard dans ce qu’on y explique!» s’étrangle-t-il. Conçus par Prométerre pour le compte de l’Union suisse des paysans, ces visuels sont un outil de la précampagne romande contre les deux initiatives fédérales – une Suisse libre de pesticides et l’initiative eau propre – sur lesquelles le peuple se prononcera en 2021. Les deux textes visent l’interdiction des pesticides de synthèse.

Message «vieillot et dépassé»

Le vigneron de Lavaux, qui travaille en biodynamie, précise: il ne s’agit pas de savoir si on est pour ou contre ces initiatives. Ce qu’il déplore, c’est le message «vieillot et dépassé» véhiculé qui divise plutôt qu’il ne réunit les vignerons. «Cette signalétique était une occasion rêvée de montrer la dynamique vers une production respectueuse qui opère dans le milieu, à la population mais aussi aux 10% de producteurs qui ne font aucun effort, pour qu’ils se disent; «Oups, il faut que je me mette à la page.» Là, on a un ancien modèle, et un gros frein à l’évolution… alors même que le Covid-19 a provoqué un petit réveil des consciences.»

«Cette signalétique était une occasion rêvée de montrer la dynamique vers une production respectueuse qui opère dans le milieu»

Jean-Christophe Piccard, vigneron en biodynamie

Après avoir décroché ces visuels, Jean-Christophe Piccard s’est fendu d’une lettre ouverte, contresignée par cinq autres vignerons bios de Lavaux, aux offices cantonaux et fédéraux en lien avec l’agriculture. Il y salue la démarche de communication mais relève certains détails qui le fâchent. À propos d’un passage du panneau qui dit que «produits phytosanitaires de synthèse ou naturels (cuivre et soufre) sont indispensables contre les maladies», il écrit: «Lier les pesticides de synthèse et les fongicides naturels relève de la plus franche méprise, voire de la pure tromperie.» Il insiste: «cette affiche […] donne un blanc-seing aux pesticides de synthèse de manière pernicieuse.»

Le producteur de Villette a modifié les éléments qui le fâchent ou qu’il juge incomplets.
Le panneau de Prométerre corrigé par Jean-Christophe Piccard.
Le producteur de Villette a modifié les éléments qui le fâchent ou qu’il juge incomplets.
Chantal Dervey

Chevilles ouvrières de Viti+, qui a instillé la production intégrée (PI) dans la viticulture il y a trente ans, Blaise Duboux (Épesses) et Michel Cruchon (Échichens), deux vignerons devenus bios, n’adhèrent pas non plus à la signalétique. «C’est de la désinformation, estime Blaise Duboux. On nous dit «tout va bien» au lieu de «on fait au mieux» alors qu’il y a des problèmes. On a été plus loin que la production intégrée, je ne comprends pas pourquoi on dit qu’on en est encore là. D’autant que les jeunes consommateurs s’intéressent vraiment à la viticulture.»

«Il s’agissait de vulgariser un truc tout bête: que tu sois bio ou pas, tu dois traiter. Mais je ne suis pas allé voir quelqu’un en biodynamie, c’est vrai»

Grégoire Nappey, responsable de la communication chez Prométerre

Michel Cruchon indique que «peu de vignerons utilisent cette signalétique» dans sa région. Mais avoue qu’il a été surpris de la découvrir. «On est sur la défensive, on se justifie, alors que notre profession cherche des solutions et que l’on devrait se présenter de manière positive. Ces panneaux mettent plus en doute les indécis qu’autre chose.» Le vigneron ajoute que pour les conventionnels, il y a trente ans, «on était des ayatollahs avec la PI, maintenant c’est la PI qui est conventionnelle». Ce qu’il regrette, et ne voudrait pas voir se reproduire dans la dynamique actuelle, c’est que «c’était davantage les paiements directs qui avaient convaincu les producteurs réticents, pas les idées».

«Un immense travail à mener»

Interpellé sur le contenu des panneaux critiqués, Grégoire Nappey entend les remarques et comprend que certaines sensibilités – notamment celles qui ont intériorisé depuis longtemps la culture biologique – puissent être heurtées. Mais de nombreux vignerons s’y sont reconnus et quelque 2000 panneaux ont déjà été distribués et posés dans toute la Suisse romande, depuis leur lancement l’automne dernier. L’ancien journaliste, aujourd’hui chef de la communication à Prométerre, a conçu ces visuels avec l’aide de la branche viticulture de ProConseil et les a testés auprès de professionnels et du public. «Il s’agissait de vulgariser un truc tout bête: que tu sois bio ou pas, tu dois traiter. Mais je ne suis pas allé voir quelqu’un en biodynamie, c’est vrai.»

La plateforme www.agriculture-durable.ch propose des articles, des podcasts, des vidéos autour des paysans, arboriculteurs et viticulteurs romands.
Agriculture durable
La plateforme www.agriculture-durable.ch propose des articles, des podcasts, des vidéos autour des paysans, arboriculteurs et viticulteurs romands.
Agriculture-durable.ch

Prométerre a créé le poste de Grégoire Nappey pour communiquer autour de l’agriculture durable en général. «Il y a un immense travail à mener, initiatives ou pas, estime-t-il. Dans le mot durable, il y a l’idée de ne pas laisser plus de paysans sur le carreau car ils n’auraient pas réussi à s’adapter. Nous devons prendre en compte les différentes approches humaines, philosophiques qui cohabitent dans l’agriculture. Prométerre bosse pour tout le monde!» Le site www.agriculture-durable.ch, qu’il a lancé il y a un an, réunit déjà une communauté de 5000 personnes sur Facebook. «C’est une plateforme de communication entre l’agriculture et le grand public qui ne fera pas campagne et existera au-delà des votations.»