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LittératureLa rentrée romande joue avec les frontières

Plusieurs livres se placent sur le fil entre deux territoires, deux réalités, deux espaces mentaux. Exemple saisissant avec «Les nuits d’été» de Thomas Flahaut.

Thomas Flahaut vit à Bienne. Il signe avec «Les nuits d’été» un très beau deuxième roman.
Thomas Flahaut vit à Bienne. Il signe avec «Les nuits d’été» un très beau deuxième roman.
Patrice Normand

Passer de la France à la Suisse, du monde ouvrier aux sphères universitaires, ou encore du quotidien à une réalité étrange nommée semi-confinement, ou du bonheur ignoré de pouvoir compter sur ses mots à l’oubli, ou au contraire s’extraire du réel pour plonger dans ses souvenirs. Plusieurs livres de la rentrée littéraire romande s’installent dans ces entre-deux qui représentent certes autant de ressorts narratifs, mais que l’on peut aussi lire comme les signes d’une littérature en phase avec une époque mouvante.

«Les nuits d’été», de Thomas Flahaut, explore ainsi un triple passage: celui des frontaliers du Jura qui travaillent dans les usines suisses; celui de leurs enfants, entre ascension sociale et grosses galères. Celui, enfin, d’un monde ouvrier en déclin, entre délocalisations, chômage et recours massif aux intérimaires.

Né à Montbéliard et installé à Bienne où il a étudié à l’Institut littéraire suisse, Thomas Flahaut se définit avant tout comme un «transfrontalier». Joint au téléphone lors d’une résidence d’écriture en Dordogne, il évoque autant Lausanne, où il a habité, que cette Franche-Comté d’où il vient.

Après «Ostwald», un premier roman remarqué, «Les nuits d’été» met en scène Thomas, natif de Montbéliard qui, au lieu d’informer ses parents de son échec définitif à l’Université de Besançon, choisit de travailler pour l’été dans l’usine suisse où son père a trimé toute sa vie. Il y retrouve Mehdi, son ami d’enfance. Serveur dans une station alpine l’hiver, Mehdi revient au bercail aux beaux jours. Depuis sept étés, il campe derrière les machines la nuit, derrière l’étal de son père vendeur de poulets rôtis le jour. Un rythme éreintant même lorsque l’on a 25 ans. De plus, une délocalisation se profile à l’horizon.

La lueur d’espoir vient de Louise, son amie d’enfance et la jumelle de Thomas. Une histoire d’amour naît entre eux où tout se mélange. Mehdi est à la fois l’amoureux et l’interviewé pour la thèse que Louise prépare sur les ouvriers. Cela suffira-t-il à unir ces deux mondes?

Un livre mûri longtemps

Ce roman, Thomas Flahaut le portait depuis longtemps. Depuis qu’il a travaillé dans l’usine où a œuvré son père. «Je n’y suis pas allé en aventurier social, mais parce que j’avais besoin d’argent pour payer mes études.» Le Thomas du livre, c’est un peu lui, mais pas vraiment. «S’il s’appelle comme moi, et si j’ai décidé d’offrir une partie de mon état civil à Louise, ce n’est pas pour faire de l’autofiction, mais pour situer le point de vue d’où je parle.» Celui d’un fils d’ouvrier qui, contrairement à son personnage, a terminé ses études, et s’est éloigné de son milieu d’origine.

«Je ne souhaitais pas écrire une histoire de pauvres, mais celle de trajectoires sociales qui ne sont pas que le résultat de la volonté comme on veut souvent nous le faire croire, mais aussi d’un déterminisme social qui est réel.» Il ne voulait pas non plus «raconter une énième histoire de transfuge de classe. Annie Ernaux a fait ça magistralement.»

«Les nuits d’été» contient un peu de tout cela, avec un traitement très personnel. Ce roman mélancolique et sociologique est porté par un style à la fois abrupt et poétique qui saisit le lecteur dès la première page. Une langue qui ne renie pas ce que l’auteur nomme «le français littéraire» mais use aussi de la répétition pour suggérer cet univers d’appauvrissement de l’intériorité et du langage que représente l’usine, et emprunte aussi quelques termes à l’argot comme «daron».

Dix kilos en moins

Thomas Flahaut a surtout cherché à dire ce choc de l’usine, qui lui a fait perdre dix kilos. Il réussit parfaitement à le transmettre. Ce qui frappe d’abord, c’est l’odeur de fer brûlé et de plastique fondu. Pas ce vacarme que le personnage de Thomas imaginait, fantasme d’une «usine de film et de roman». Ici les machines semblent vivre toutes seules, portent un petit nom. Le jeune homme s’affaire ainsi autour de «Miranda», qui crache des pièces dont personnes ne sait à quoi elles servent.

L’usine moderne n’a rien perdu de sa cadence folle, la tâche harassante tue à petit feu, surtout si l’on travaille de nuit. Dans ce monde, les couleurs ne sont là que pour rappeler la hiérarchie: polos gris pour les «opérateurs», rouge pour le chef d’atelier. Une autre division, invisible, s’opère entre les employés fixes et les intérimaires. Puis une troisième entre les ouvriers français et les patrons, Suisses et absents.

Frontière omniprésente

La frontière géographique, enfin, est omniprésente. Franchie sans cesse, elle fait partie du territoire naturel de cette jeunesse en quête de repères. Thomas Flahaut souligne cette porosité, ces regards parfois hostiles de part et d’autre, pour mieux dire à quel point elle relève d’une construction, notamment de l’extrême droite. Si son livre poursuit une visée littéraire, son côté militant sourit au fait que son texte puisse contribuer à une prise de conscience: «J’aimerais inviter les gens à comprendre combien l’extrême droite a déjà gagné sur ce point. Il ne faut pas leur laisser ce débat. D’autant plus qu’on a vu avec la crise du coronavirus à quel point la Suisse avait besoin des frontaliers.»