Passer au contenu principal

MusiqueLa révolution électronique selon Aïsha Devi

Parmi les quatorze lauréats du Prix suisse de la musique, la Genevoise installée à Berlin, connue hier sous le pseudonyme Kate Wax, fait figure d’étonnante outsider, travaillant les fréquences pour toucher à la transe.

Aïsha Devi, figure helvétique de la musique électronique, compte parmi les quatorze récipiendaires des Prix suisse de la musique.
Aïsha Devi, figure helvétique de la musique électronique, compte parmi les quatorze récipiendaires des Prix suisse de la musique.
Emile Barret

Voilà longtemps qu’on voulait évoquer son parcours. Aïsha Devi œuvrait jadis sous le pseudonyme de Kate Wax. Cataloguée pop lorsque, en 2005, la musicienne genevoise donnait son premier album, «Reflections of the Dark Heat». Avec le succès qu’on lui connaît, des tournées impressionnantes, une reconnaissance internationale. Quinze ans ont passé. L’artiste d’origine suisse et népalaise, élevée par sa grand-mère sur les rives de Crans-près-Céligny, a repris son état civil en guise de signature. Un retour sur soi en quelque sorte, qui s’est accompagné d’une transformation musicale. Aïsha Devi vogue désormais au-delà des genres musicaux. Sa voix vibrante et les vagues de synthétiseurs dévoilent un paysage entre minéral et organique, alliant le détail microscopique à l’espace infini. L’écouter sur les opus «DNA Feelings» ou «S.L.F.» (pour «Spirit Liberation Front») procure une sensation étrange de bonheur et d’inquiétude mêlés, les sentiments d’abandon et de retrouvaille émulés d’un seul geste.

Cosmogonique Aïsha Devi, qui avoue ne pas trop savoir pourquoi la Confédération lui a octroyé un des quatorze Prix suisses de la musique. Mais y a-t-il artiste assez prétentieux pour voir dans les accolades une étape évidente? «Je fais partie du pool restreint des musiciens suisses vivant de leurs créations, c’est une explication», constate celle qui, depuis un an, a pris ses quartiers à Berlin. Dans ce cas, on insiste encore sur cette démarche radicale qui est la sienne. Aïsha Devi préserve farouchement – et ce n’est pas un truisme – son indépendance vis-à-vis du marché. Pas de capitalisme dans sa carrière. Voilà encore un point commun avec les autres récipiendaires du prix, notamment la guitariste et chanteuse lausannoise Émilie Zoé, comme le clarinettiste biennois Hans Koch. Idem du Grand prix de cette solide volée, Erika Stucky, chanteuse empruntant aussi bien à la culture des Alpes qu’au psychédélisme, au blues, au folk et au musical.

Entre Jung et Einstein

Quant à Aïsha Devi, son travail a ceci de curieux qu’il relève autant de la physique des ondes qu’au chamanisme. Entend-on des chants tibétains, des chœurs bulgares, les bols que l’on fait tourner? Est-ce l’écho d’un mantra qui émerge parmi les synthétiseurs? Sa voix possède une plasticité étonnante, transformée subtilement avec un ordinateur. Ceci dans un but précis: «Tout ce que je souhaite apprendre au monde se situe dans le travail des fréquences pour ce qu’elles permettent comme état de conscience modifié.»

Fréquences. États de conscience. Les termes sont posés. Telle est la piste que suit inlassablement Aïsha Devi. Un grand-père physicien, «élève de l’élève d’Einstein», précise la jeune femme, aura particulièrement motivé cet intérêt pour les sciences. Ondes, vibrations, supraconducteurs, physique quantique, théorie des cordes… Au lexique magistral, la musicienne ajoute des composants issus de la psychologie et des mythes. Où l’inconscient collectif de Carl Gustav Jung mène logiquement aux Upanishads fondateurs de l’hindouisme, pour aboutir à l’apprentissage du sanskrit de même qu’à l’usage des quarts de ton.

L’électronique constitue le dernier bastion des musiques rituelles

Aïsha Devi, musicienne

On partagera ou non les convictions d’Aïsha Devi. Mais que dire de l’affirmation suivante? «La gamme tempérée à la base de la musique classique est une erreur. De Beethoven à Beyoncé, les notes – les fréquences ainsi fixées – n’évoluent plus. Contrairement aux quarts de ton, jamais parfaits, dont usent nombre de traditions musicales à travers le monde. Lorsque le cerveau est noyé dans une multitude de notes aux écarts infimes, la perception se transforme. C’est cela que je cherche, c’est là que se trouve le Graal musical, la transcendance. Dans ces vibrations particulières, pas nécessairement belles en soi mais qui entrent en résonance avec le corps.»

Ainsi, à chacune de ses apparitions sur scène, Aïsha Devi procède par paliers successifs. Des basses à 60 hertz, le son monte vers les aigus, touchant progressivement le bas-ventre, puis le cœur, enfin la gorge et la tête. «Voilà pourquoi je travaille avec les machines. Elles seules permettent de contrôler précisément les fréquences et de provoquer un état de transe au sens propre, lorsque l’individu est transporté hors de lui. En cela, l’électronique constitue le dernier bastion des musiques rituelles.» Aïsha Devi de conclure: «La révolution est fréquentielle. Ça pourrait devenir une arme. Ça peut également faire du bien.»