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Théâtre romandLa scène romande veut séduire le jeune public

Cap sur la jeunesse, tel est le leitmotiv des metteurs en scène romands depuis quelques années. De quoi permettre au Petit Théâtre de Lausanne de fêter ses 30 ans avec un programme composé de productions romandes.

Les Deux Frères est l’une des quatre pièces à l’honneur pour les 30 ans du Petit Théâtre de Lausanne.
Les Deux Frères est l’une des quatre pièces à l’honneur pour les 30 ans du Petit Théâtre de Lausanne.
Le Petit Théâtre © Studio ACT Photography

Monter une saison de théâtre pour enfants avec uniquement des productions suisses, cela aurait été impossible il y a encore peu de temps. Depuis, les metteurs en scène romands n’hésitent plus à faire un pas vers le jeune public.

Le Petit Théâtre de Lausanne, cette scène qui a marqué des générations d’enfants, a 30 ans. Elle accueille pour cette nouvelle saison le graphiste Isidro Ferrer, 57 ans. L’Espagnol aura pour tâche de créer un nouvel univers visuel après le départ de l’Irano-Suissesse Haydé, dont les affiches format mondial ont marqué le paysage urbain de Lausanne pendant vingt ans.

Comme leur public, la poignée de théâtres pour enfants de Suisse romande sont relativement jeunes. «Des metteurs en scène un peu fous et extrêmement minoritaires ont commencé à s’intéresser à ces nouveaux spectateurs dans les années 70, ce qui a finalement donné naissance au Petit Théâtre à Lausanne et à Am Stram Gram à Genève», explique Sophie Gardaz.

«Mon travail depuis que j’ai repris la tête du Petit Théâtre est de démocratiser cette offre pour les enfants et d’attirer des metteurs en scène pas forcément adeptes au départ de ce genre d’auditoire», poursuit la comédienne. «Cet élan pour ouvrir le jeune public à un plus grand nombre de créateurs s’est fait un peu partout. J’y ai participé avec d’autres».

Compagnies romandes

Aujourd’hui, des compagnies hors arc lémanique, comme à Neuchâtel, Fribourg ou en Valais, créent pour cette assistance jeune. «Cela permet de proposer une saison entière de créations et d’accueil de spectacles de compagnies romandes. Ce qui est tout à fait nouveau et très encourageant», relève la Vaudoise.

Parmi ceux que Sophie Gardaz a incité à «faire du jeune public» figurent Michel Voïta, que l’on a vu récemment jouer le rôle du grand-père dans la Fête des vignerons, Michel Toman, Simone Audemars ou encore Georges Grbic, à la tête du Théâtre Benno Besson à Yverdon. Elle cite également Joan Mompart, «un artiste avec lequel j’ai beaucoup travaillé et qui va reprendre Am Stram Gram l’année prochaine.»

Sophie Gardaz estime que le théâtre offre une expérience fondamentale aux enfants, «non pas pour leur avenir, ni leur futur rôle de spectateur». Ce n’est pas non plus «un endroit où on formaterait, comme une porte d’entrée pour le théâtre pour adultes».

«L’essentiel se joue dans l’instant avec les enfants tels qu’ils sont dans la salle», explique-t-elle. Quand ils viennent au Petit Théâtre, c’est une des premières expériences en dehors de la famille «où tout à coup on leur parle à eux précisément, individuellement». À un moment où il «n’est pas encore un élève, ni un consommateur ou un citoyen, mais un être humain dans toute sa complexité et dans son effort de construction.»

Sophie Gardaz, qui a joué dans des pièces radiophoniques dès l’enfance avec son père Emile Gardaz, a des souvenirs de spectacles qu’elle a vus à cet âge-là. «Je devais avoir 5 ans. Zim Armaou, un hercule de foire soulevait avec les dents une spectatrice assise sur une chaise. Je me souviens très bien de la joie que j’ai éprouvée à applaudir avec les autres spectateurs.»

Retour à la censure

Ce que l’on dit aux enfants change selon les époques. «Je dirais qu’étrangement et de manière inquiétante, il y a une espèce de retour à la censure. Sophie Gardaz observe «le retour d’une approche plus morale ou en tout cas plus timorée» de certains thèmes, ce qui n’avait pas lieu d’être auparavant.

«Oh boy» est l’un de ces spectacles. Il raconte l’histoire d’un homosexuel qui doit tout à coup s’occuper des enfants de sa sœur décédée. Il avait été créé en France il y a une dizaine d’années «sans aucun problème, en tout cas sur le choix du texte et du thème.»

Mais une décennie plus tard, certaines communes ou écoles ont renoncé à sa programmation, craignant un mauvais accueil des parents. Ce changement de climat «nous a obligés à une approche moins frontale sur certains sujets», souligne-t-elle.

«Nous sommes au début de ce travail. Il y a encore cinq ans, on ne voyait pas l’ombre d’un spectacle romand dans les festivals francophones pour jeune public»

Sophie Gardaz, directrice du Petit Théâtre

Rester un théâtre de création

Trente ans après sa création, un des enjeux pour le Petit Théâtre est de rester un théâtre coproducteur qui investit de l’argent auprès des compagnies pour faire des créations. «Clairement en Suisse romande, à part Am Stram Gram et le Théâtre de marionnettes de Genève, nous sommes les seuls à pouvoir jouer ce rôle-là.»

Sophie Gardaz travaille aussi à une diffusion plus large au niveau international des spectacles. Avec Isabelle Matter, du Théâtre des marionnettes de Genève et Catherine Breu, de la Bavette (Monthey), elle invite chaque année des programmateurs étrangers à faire le tour de leurs salles, une démarche soutenue par Pro Helvetia.

«Nous sommes au début de ce travail. Il y a encore cinq ans, on ne voyait pas l’ombre d’un spectacle romand dans les festivals francophones pour jeune public.» Le fait que la Sélection suisse à Avignon se soit ouvert à ce nouveau genre donne aussi un coup de pouce à la visibilité de la production romande.

Peu d’échanges avec les Alémaniques

La collaboration avec la Suisse alémanique est plus compliquée, car on ne peut pas faire appel à du surtitrage pour un jeune public: «l’accès à la langue pour les enfants doit être immédiat.»

Le Petit Théâtre a aussi de la peine à trouver son alter ego en Suisse alémanique, car le milieu du théâtre est organisé de façon tout à fait différente entre les deux régions linguistiques. «Typiquement, on n’est ni un Stadttheater, ni une scène alternative, où on bricole à l’arrache les spectacles: on est un peu entre les deux».

Les spectacles de danse pour jeune public en revanche ne connaissent pas les frontières. Hocus Pocus, coproduit par la compagnie de danse Philippe Saire et le Petit Théâtre où il a été joué pour la première fois en novembre 2017, ne cesse plus de tourner depuis un passage au Festival d’Avignon en 2018. Il recourt même à un double casting pour assurer sa tournée en Europe, Amérique du Nord, du Sud et en Asie avec plus de 350 représentations au compteur.

ATS/NXP