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Vevey les yeux dans les yeuxLa tête pleine d’Images

Malgré les obstacles sanitaires, le festival veveysan livre une édition de belle densité artistique, alliant sens optique et débouchés cérébraux. Balade critique.

Sur une façade de bâtiment, cette image de Jeff Mermelstein, pas encore tout à fait iconique mais presque, accueille le visiteur qui arriverait à Images par la gare de Vevey.
Sur une façade de bâtiment, cette image de Jeff Mermelstein, pas encore tout à fait iconique mais presque, accueille le visiteur qui arriverait à Images par la gare de Vevey.
LAURENT GILLIÉRON

Retrouver le Festival Images à Vevey, c’est non seulement retrouver une déclinaison extrêmement variée des potentialités contemporaines des arts visuels mais aussi l’approcher par le biais original d’une dérive urbaine qui prend parfois la forme d’une chasse aux papillons. Si la photographie géante de Jeff Mermelstein et son homme tenant fermement un bouquin dans ses mâchoires cueillent à peu près tous les visiteurs en s’étalant sur une façade d’un bâtiment en face de la gare, d’autres propositions réclament un peu plus d’assiduité pour qui recherche des expériences inédites. Le parcours de chacun fera ainsi la part belle aux découvertes plus ou moins aléatoires, un trait usuel de la manifestation, mais qui se raccorde cette année particulièrement bien à son titre, «Unexpected. Le hasard des choses».

Le hasard et l’inattendu

Après une édition affichant son «extravagance» il y a deux ans, Images met l’accent sur l’inattendu et le hasard. Même si les dangers tactiles ont débouché sur le slogan «Toucher avec les yeux», le festival conserve une indéniable dimension ludique pour qui ne craint pas le gel hydroalcoolique. Mais cet aspect engageant, faisant appel au contexte et aux sensations, n’empêche pas d’ouvrir plusieurs niveaux de lecture. Les images de Duy Hoang sur le quai Roussy en sont un bon exemple, avec leurs vues végétales ou lacustres traversées de mots intrigants. Cet artiste qui utilise l’application Google permettant de photographier un texte pour en obtenir une traduction l’a appliquée sur la réalité elle-même. Le logiciel «perçoit» ainsi des idéogrammes asiatiques dans les sinuosités des représentations de la nature et en donne sa version anglaise. Le dispositif est ludique, mais il permet aussi de réfléchir à la confrontation entre nature et technologie, à l’omniprésence des médiations visuelles, voire de remonter jusqu’aux romantiques et de «lire» le monde dans un rapport technomystique. Il suffit de quelques affiches, et des mondes s’ouvrent au bord du lac…

Dans sa simplicité de moyens, l’installation de photographies d’oiseaux de Stephen Gill, sur des poteaux en bois derrière le Musée du jeu, à La Tour-de-Peilz, crée une jolie redondance entre le pieu de ses images – chaque volatile qui s’y pose déclenche un appareil – et ceux qui portent désormais ses tirages. Un bosquet d’images entre lesquelles les enfants font volontiers du vélo! Toutes les installations n’ont pas la même portée ou la même consistance – on reste sceptique face au bunker de Juno Calypso, malgré le climat d’étrangeté suscité, et l’expo de l’Homme bleu ne rend pas justice à sa démarche. D’autres propositions demeurent indéchiffrables si l’on ne se penche pas sur leur sous-texte comme les arbres de Maurice Schobinger ou les femmes africaines de Gloria Oyarzabal.

Des touristes plongeurs

Mais les fausses images de lunes obtenues avec des crêpes (la recette est même indiquée!) de Robert Pufleb et Nadine Schlieper valent leur pesant de cratères. De même, le dispositif imaginé par Edoardo Delille et Giulia Piermatiri, qui empruntent les images de touristes plongeurs aux Maldives pour les projeter sur le quotidien des habitants de l’île et capter ces superpositions, articule une critique très parlante dans ses contrastes criants. Au Théâtre de l’Oriental, le miroir de Mario Klingemann, détournant un logiciel de reconnaissance anthropométrique pour produire des reflets mobiles et pictoriaux mêlant les visages qui se sont placés devant son cadre, fait également son petit effet, tout comme l’écran de Refik Anadol, à l’église Sainte-Claire, et ses paysages matériologiques mouvant obtenus par combinaisons avec des données encéphalographiques de personnes en phase de rêve.

L’installation très plastique de Refik Anadol prend ses aises à l’église Sainte-Claire, donnant d’impressionnantes interprétations visuelles aux données scientifiques du rêve…
L’installation très plastique de Refik Anadol prend ses aises à l’église Sainte-Claire, donnant d’impressionnantes interprétations visuelles aux données scientifiques du rêve…
KEYSTONE

Impossible de citer toutes les propositions qui posent des questions fortes tout en s’imprimant sur la rétine et dans le cerveau, mais on ne quittera pas Vevey sans rendre une visite aux explosions de roches de Julian Charrière et Julius von Bismarck, qui font croire très momentanément aux médias américains que les monuments naturels de leur pays ont été frappés par de dangereux terroristes, ou aux galeries photographiques en enfilades temporelles de Hsiao-Ching Wang, qui se portraiture avec son fils en mettant à chaque fois sa dernière image en arrière-fond. Entre sensation et réflexion, Images met encore son visiteur au défi de ne pas choisir.

Vevey, divers lieux. Jusqu’au di 27 sept. www.images.ch