AboLa vie d'un marginal à GenèveL’ermite que l’État ne veut plus dans les bois de Satigny
Pendant plus de deux ans, un ascète mutique s’est fabriqué un campement et a tissé des liens avec les locaux. Il a reçu l’ordre d’évacuer.

De lui, on ne connaît ni le nom, ni l’âge. Seulement aperçoit-on parfois sa silhouette émaciée pédalant entre son campement et les vignes de Peney, où il travaille occasionnellement. Il faut alors se présenter à la lisière du bois de Merdisel, entre les communes de Vernier et Satigny, pour que Néhémia – c’est le nom sous lequel il se présente – nous accueille.
Le temps de mettre un peu d’ordre dans ses affaires et il accepte de répondre à nos questions. Mais seulement par écrit, car celui qui vit en ermite au sommet d’une colline, où les vignes du domaine des Pendus laissent place à la forêt, a fait vœu de silence. Néhémia échange uniquement par écrit. Parfois, il pose sa plume et dédie un chant religieux à son interlocuteur.
Durant près de deux ans, il a vécu là avec l'accord du propriétaire. Venu de suisse alémanique, Néhémia a appris à écrire le français et tissé des liens. Mais la vie de l’ermite de Satigny a pris une tournure inattendue à la fin du mois de septembre, quand des fonctionnaires du Service genevois du paysage et des forêts se sont présentés devant le campement qu'il s'est appliqué à mettre sur pied.
Lui pensait bien faire en les accueillant avec des écriteaux de bienvenue cloués sur les troncs. Mais avant de repartir, les gardes de l’environnement lui ont donné l’ordre de tout débarrasser, de quitter les lieux et de remettre l’espace en état au 1er octobre. La forêt a beau appartenir à un propriétaire privé qui lui a donné l’autorisation de rester, rien n’y fait. Nul n’est autorisé à vivre dans les bois. C’est la loi.
«C’est un personnage un peu particulier, c’est vrai. Mais je crois qu’il se sent bien avec les équipes. Et il est apprécié.»
Où ira-t-il s’établir (ndlr: notre rencontre date de la fin septembre)? «Le Seigneur me montrera le chemin», veut croire Néhémia. C’est que l’ermite n’a ni assurance ni passeport à présenter. Se réclamant d’une partie seulement de la Bible (de la naissance de Moïse au vingt-deuxième et dernier chapitre du livre de l'Apocalypse), il refuse toute photographie d’être vivant.
Avec les vendangeurs saisonniers
Malgré cette vie à la marge et son refus de la technologie, Néhémia avait trouvé un équilibre à Satigny, entre son campement en lisière de forêt et le domaine viticole des Pendus, où il travaille parfois quelques heures contre rémunération. En période des vendanges, il a pour habitude de se mêler aux travailleurs saisonniers. Quand les équipes montent dans la camionnette, lui suit le convoi à vélo. Dans les rangs, sécateur en mains, il interrompt parfois son silence par le chant d’un psaume.
«C’est un personnage un peu particulier, c’est vrai. Mais je crois qu’il se sent bien avec les équipes. Et il est apprécié.» Ces mots sont ceux de Christian Sossauer. Voilà plusieurs années que le patron du domaine des Pendus a croisé cet homme mystérieux non loin de son domaine. Après lui avoir offert un peu de raisin, il a commencé à échanger par écrit. Les deux hommes ont découvert qu’ils partageaient des origines bernoises. Puis, le vigneron a accepté que Néhémia s’installe en lisière de la forêt qui lui appartient. «Il ne dérange personne», assure-t-il.

Grâce à ce lien qui s’est tissé, la famille Sossauer a pu en savoir davantage sur l'ermite qui a surgi dans leur quotidien. Dans de longs récits écrits qu'il transmet à ses hôtes, Néhémia évoque son arrivée à Genève en 2017. En ville d’abord, où, ballotté d’un service social à l’autre, il s’est frotté à l'impossibilité de vivre sans preuve administrative de son existence.
Deux fois à Champ-Dollon
Néhémia raconte également qu'il a pu bénéficier, plus tôt, de la générosité d’une femme qui lui a mis à disposition un garage durant plus d’un an. Lorsqu’il s’est installé dans la forêt, les premiers gardes de l’environnement qui l’ont identifié ont toléré un certain temps la présence de cet homme marginal qui ne fait pas l’aumône et qui ramasse tous les déchets qu’il croise sur sa route.
Durant ses années à Genève, Néhémia a également été confronté à la prison. À deux reprises, la police a débarqué dans son campement pour l’emmener, direction Champ-Dollon. Aujourd’hui, l’ermite n’a pas conservé les documents qui lui ont valu deux condamnations et n’a pas d’avocat pour le soutenir – «le Christ est mon avocat», écrit-il – mais ses ennuis découleraient des contraventions liées à son installation en zone protégée.
«J’ai été enfermé en prison durant soixante jours au total, comme un malfaiteur.»
Le Département du territoire confirme: «Après plusieurs avertissements et demandes, sans effets, pour arrêter certaines infractions, des amendes ont été infligées en lien avec des impacts à la forêt», fait savoir une porte-parole.
Faute d’avoir été réglées, elles ont été converties en peines fermes. «J’ai été enfermé en prison durant soixante jours au total, comme un malfaiteur, se souvient Néhémia en dissimulant sa douleur. C’est beaucoup de temps perdu au milieu de la violence et de la folie.»
«Impact irrespectueux»
Quand on lui rend visite, l'indésirable a commencé à démonter le campement qu’il s’apprête à quitter. Durant des mois, il s’était pourtant efforcé de le rendre confortable, avec une tente faite de bâches, un plancher en bois de récupération et un lit de camp. Sur le seuil, une table et deux chaises lui permettent d'écrire durant de longues heures avec vue plongeante sur les vignes et la zone industrielle de Peney.

Une autre issue que l'expulsion était-elle possible? Non, à entendre les autorités cantonales qui veillent sur nos bois. «La forêt est un espace qui concentre notre biodiversité et nous avons la responsabilité de veiller à son intégrité, en bon équilibre avec les autres usages compatibles avec la loi», rappelle le Département du territoire.
Ici, l’État a considéré que «l’accumulation de matériel, la non-évacuation des déchets ou l’utilisation du bois pour le chauffage et la cuisine» ont eu «un impact fort et irrespectueux du site alentour», quand bien même le campement se trouvait sur une parcelle privée.
Néhémia ne proteste pas, il n’est pas de ceux qui vont à la confrontation. Il a accepté de partir et préfère souligner qu’il a été accueilli par les Sossauer «comme un ami et un frère». Dans ce cahier qui lui permet d’échanger avec ses interlocuteurs, il dresse le bilan de ces années passées là. «Ça a été l’une des plus belles périodes de ma vie.»
«Aujourd’hui, on n’est plus autorisé à couper les attaches»
Docteur en théologie et titulaire d'une habilitation en histoire de l'Église, curé à Belfaux, Courtion et Grolley (Fribourg), l’abbé Jacques Rime a consacré plusieurs recherches à la notion d’érémitisme au travers du plus notoire des retirés helvétiques, Nicolas de Flüe.
Abbé Rime, des ermites vivent dans notre pays depuis des siècles. A-t-on tendance à l’oublier?
Des ermites existent toujours en Suisse, mais ils sont bien moins nombreux qu’au Moyen Âge et que dans l’Ancien Régime. Ils ont joué un certain rôle dans l’histoire. On a l’idée préconçue qu’ils étaient totalement coupés de la vie sociale. En fait, il s’agissait de personnes habitant dans un entre-deux, entre les agglomérations et la nature, qui pouvaient par exemple s’occuper d’une chapelle reculée et accueillir les pèlerins. Mais il existe différents styles d’ermites: certains sont officiellement liés à une institution religieuse, d’autres sont des électrons libres. L’érémitisme peut aussi être une parenthèse dans une vie, un moment durant lequel on se retire.
Ce style de vie est pourtant considéré comme incompatible avec notre mode de vie.
C’est vrai. Lorsque la personne n’a pas de papiers, d’assurance et n’est fichée dans aucun contrôle des habitants, cela pose problème. C’est la différence avec les ermites du Moyen Âge: aujourd’hui, on n’est plus autorisé à couper les attaches.
Et pourtant, Nicolas de Flüe, devenu ermite après avoir abandonné femmes et enfants, occupe une place importante dans l’histoire suisse.
Nicolas de Flüe est d’abord parti en pèlerin en 1467, quittant ses fonctions politiques. Quand il s’est arrêté pour devenir ermite, on l’a d’abord regardé avec méfiance et circonspection. Puis, les personnalités de l’époque sont venues chercher conseil. Il est celui qui a permis à Fribourg et Soleure d’intégrer les cantons confédérés. Il se dit que son intervention a permis d’éviter une guerre civile.
Devrait-on réapprendre à accorder une place aux personnes détachées?
Je pense, oui. Il s’agit d’une forme de vie qui conteste la superficialité et accorde de l’importance à la nature, au spirituel, au silence et au détachement.
LDI
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.
















