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Musée lausannoisL’art brut explose le cadre

L’expo, signée Michel Thévoz, vingt ans après son dernier accrochage lausannois, jette des ponts.

L’exposition imaginée par Michel Thévoz réunit 46 auteurs et quelque 200 pièces.
L’exposition imaginée par Michel Thévoz réunit 46 auteurs et quelque 200 pièces.
KEYSTONE/Jean-Christophe Bott

Il y a un peu de provoc dans le titre, comme dans le propos de la nouvelle exposition de la Collection de l’art brut à Lausanne, «L’art brut s’encadre». On peut le tourner dans tous les sens, lui faire dire tout et son contraire, les mots sont là pour jouer. Et cet accrochage, très sérieux, imaginé par Michel Thévoz, le premier conservateur des lieux, joue sur les mots, les métaphores comme sur les limites.

«On passe notre vie dans le rectangle! Dont celui du lit où l’on naît et meurt.»

Michel Thévoz, commissaire de l’exposition.

Tiens… celles du cadre, par exemple! Cet artifice qui, à l’exception de son âge d’or marqué par l’opulence décorative, préfère plutôt disparaître au profit de l’œuvre. Élégant. Sobre. Et de plus en plus transparent. Généralement il est là pour imposer le travail du créateur dans un environnement comme pour le mettre en valeur. Des contingences qui ne touchent pas les auteurs d’art brut, pourtant, ils cadrent, encadrent, décadrent et surtout… sortent du cadre! En explorateur averti, Michel Thévoz a plongé dans les collections de l’institution pour nourrir son propos – également étayé dans l’érudit «Pathologie du cadre, quand l’art brut s’éclate» qui vient de paraître aux Éditions de Minuit.

Aleksander Lobanov, sans titre, photographie, carton, colle et ficelle: une pièce réalisée entre 1960 et 2003.
Aleksander Lobanov, sans titre, photographie, carton, colle et ficelle: une pièce réalisée entre 1960 et 2003.
COLLECTION DE L’ART BRUT

Une vie dans un rectangle

«Dans la langue française, avec ses racines latines, le mot cadre renvoie à une forme et nous formate dans une culture orthogonale. On passe notre vie dans le rectangle! Dont celui du lit où l’on naît et meurt, exemplifie le commissaire. Mais le monde de l’art brut – des attardés, dans le sens de ceux qui se sont attardés dans des moments féconds que nous autres, trop pressés, passons à toute vitesse – s’est débarrassé de ce périmètre strict.» Donc si le cadre soutient légitimement la métaphore de la prison pour des auteurs, souvent privés de leur liberté, il sert une foultitude d’impulsions créatrices. Aloïse Corbaz ne cesse de le repousser, en ajoutant des feuilles à celles déjà remplies afin de donner à la surface peinte la mesure de son imaginaire. Alors qu’Adolf Wölfli, «l’autre vedette de l’art brut», dixit Michel Thévoz, ne trace que des cadres: «Que des figures qui en encadrent d’autres, comme si cette façon de faire était un ersatz du cadre qui a toujours manqué à cet homme qui n’a jamais eu de père.»

Dans les «familles» composées par le commissaire à partir de 46 auteurs, les historiques mais aussi de belles découvertes, le cadre est encore motif. Écriture. Jeu. Et… même une esthétique avec Josef Wittlich qui, à la fois encadre et rythme ses gouaches de bordures colorées, portraits des people de son temps, repérés dans les gazettes. L’entourage appuie encore la volonté d’organiser, parfois obsédée, parfois rassurante, qui scande certaines compositions. Comme le récit aussi épique que cru que Helga Sophia Gœtze, épouse de banquier et mère de sept enfants dans une première vie, décline exclusivement au féminin dans une sorte de paradis luxuriant.

L’Allemand Josef Wittlich joue avec le cadre qui compose en même temps qu’il encadre. Ici, «Frau mit plastik», une gouache peinte entre 1964 et 1975.
L’Allemand Josef Wittlich joue avec le cadre qui compose en même temps qu’il encadre. Ici, «Frau mit plastik», une gouache peinte entre 1964 et 1975.
COLLECTION DE L’ART BRUT

Perspective inversée

C’est ce brassage de réalités, ce cadre libre de voler en éclats éclaboussant le nôtre, limitatif quand il n’est pas castrateur, que met en exergue comme rarement cette exposition. Habituellement, on va à l’Art brut pour voyager dans d’autres univers, pour aller au choc émotionnel, sensoriel avec l’altérité. La perspective est ici inversée grâce au prisme choisi par Michel Thévoz, ce sont les Robillard, Motooka, Hofer, Podestà qui viennent ébranler notre culture de l’acquis. Comme ils secouent notre acquiescement servile de certains dogmes et normes dans la démonstration de leur exploitation des rares parcelles de liberté qu’ils ont pu trouver. Qu’ils ont su chercher.

Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut, revient dans ses murs comme commissaire de  «L'Art Brut s'encadre»
Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut, revient dans ses murs comme commissaire de «L'Art Brut s'encadre»
KEYSTONE/Jean-Christophe Bott

Lausanne, Collection de l’art brut

Jusqu’au 25 avril 2021, du mardi au dimanche,
www.artbrut.ch