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L'art brut soigne le corps

Les fonds sont riches (70 000 pièces) et la tentation était de grande de montrer beaucoup d'œuvres pour cette 3e Biennale de l'art brut. Mais le commissaire a su faire des choix et faire apparaître des créateurs moins connus comme l'Italien Giovanni Galli dont les pièces datent des années 2000.
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Parce qu'il est chair torturée ou parce qu'il exhibe les meurtrissures invisibles. Parce qu'il habille l'intime, le miroite ou le défend. Parce que mieux que n'importe quelle autre métaphore, le corps condense, endosse et raconte. On… l'attendait! On le rêvait à l'affiche des Biennales d'art brut lancées par Sarah Lombardi en arrivant à la tête de la Collection lausannoise, on l'espérait comme prisme de lecture des Aloïse, Hofer, Carlo et autres singularités qui ont fait de l'enveloppe charnelle le cri vital de leur œuvre.

Plus que le fabuleux parc de «Véhicules» en 2013, plus encore que les libertés prises avec la gravité dans «Architectures» en 2015, le corps dit l'auteur d'art brut. Son intelligence du cosmos, son désir d'y assumer un être, son intention de revendiquer une présence physique dans sa mécanique. Il est là, en majesté, le plus souvent à nu, les sentiments à fleur de peau ou alors dépecé, les entrailles à vif comme autant de clés de lecture d'une trajectoire. Mais ce corps – autre constance –, que ce soient les fesses généreuses et les seins obus de l'Italien Giovanni Galli, les spectres décharnés par l'abomination humaine de la Hongroise Rosemarie Koczy, les radiographies sexuées du Slovaque Johann Hauser ou encore les farandoles hermaphrodites de l'Américain Henry Darger, ne flirte pas avec les complexes, ni les tabous. Jamais! Il n'y a pas de filtres. Les vaines retenues, les excès de prudence appartiennent à une autre moralité du monde… eux affirment.

Ils marquent leur présence à la vie à travers un corps puissamment sexué, opportunément érotisé ou alors transparent jusqu'aux viscères. Et cette impression d'ensemble s'avère plus vive encore devant les Josef Hofer, l'Autrichien lancé dans une démonstration de force pour sa liberté à l'intérieur d'un cadre castrateur. Son trait est appuyé, mâle. Ses attributs sont exhibés, frontaux. Il y a aussi ces encres populeuses du Macédonien Vojislav Jakic, masse de chairs parfois anthropophages ou engloutissant sans réserve la liberté d'être de l'autre pour la faire sienne. Il y a encore ces utérus sanguinolents, ces embryons arachnéens, ces Yeux de la mort d'Emma Santos, l'auteure parisienne de La Malcastrée.

L'œuvre avant les discours

Poignante – toujours –, la mythologie personnelle de l'auteur d'art brut et sa difficulté de résister dans le sillon de la normalité servent d'éclairage à son travail, allant parfois jusqu'à l'éclipser. Mais avec cette belle idée rassembleuse des Biennales d'art brut, ce réflexe s'estompe. Exit les trajectoires individuelles, les existences arrivent groupées pour s'exprimer à travers un même tremblement reléguant théories et discours en arrière-plan. Reste alors le magnétisme, le trouble! Reste les œuvres plurielles et leur rapport au corps matrice, signe de vie ou dernière empreinte avant le néant. La Chinoise Guo Fengyi s'élève dans une beauté très physique, offrant des contours charnels à la cartographie de son âme et libérant ses énergies comme autant de flux sanguins. Erik Derkenne, le Belge, vampirise les formes humaines pour les fondre dans un magma abyssal. Et Morton Bartlett, Geppetto américain, s'offre une présence dans une famille reconstituée, une famille de poupées.

Il fallait un guide à travers cet éventail des possibles autour du corps obsession, libération ou fantasme, il fallait la subtilité du commissaire, Gustavo Giacosa. Metteur en scène, comédien, danseur, son propre rapport au corps vit dans cette exposition faite de césures thématiques – les miroirs, les recompositions, les métamorphoses, la mort et même une étonnante section tatouages – mais surtout rythmée par autant de chocs, d'interférences, que de résonances.