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L’économie à l’écoute des artistesL’art en entreprise, intéressé mais aussi intéressant

Exposée au Musée d’art de Pully, la collection Helvetia rappelle l’apport du secteur économique au sein de l’écosystème artistique suisse.

La collection Helvetia exposée au Musée d’art de Pully compte plusieurs pièces d’artistes vaudois, dont (à g.) «Bricks No6» de Guillaume Pilet, acrylique sur toile réalisée en 2011. Et «Flag» (à dr.) de Philippe Decrauzat, une pièce acrylique sur toile de 2015.
La collection Helvetia exposée au Musée d’art de Pully compte plusieurs pièces d’artistes vaudois, dont (à g.) «Bricks No6» de Guillaume Pilet, acrylique sur toile réalisée en 2011. Et «Flag» (à dr.) de Philippe Decrauzat, une pièce acrylique sur toile de 2015.
DR

Tout le monde n’a pas un John Armleder à son mur, un «Nu» de René Auberjonois dans son bureau ou encore un bronze d’Eva Aeppli dans un salon. Les employés de la compagnie Helvetia, oui… Et nous ne sommes qu’à la lettre A! Il y en a 22 dans l’alphabet de cette collection d’entreprise, l’une des premières de Suisse, initiée par un patron féru d’art en 1943. Une sélection de ses 2000 pièces accrochées au siège bâlois et dans ses succursales s’expose au Musée d’art de Pully, représentative de la création sur sol suisse et du rôle joué par les entreprises dans un écosystème artistique qui fait vivre les institutions, les écoles d’art, les curateurs, les galeries et bien sûr, les artistes.

On pourrait crier au loup, à l’instrumentalisation - le bénéfice rejaillissant aussi sur la marque – sauf que la critique date. Ces collections d’entreprise ont réussi leur entrée dans le XXIe siècle, enrichies et curatées par des experts, reconnues comme un bienfait par la scène artistique et considérées par le milieu institutionnel. Elles ont des règles. Souvent, comme la collection d’art de la Banque Cantonale Vaudoise, elles constituent un patrimoine dans leur zone d’influence, en achetant local, et en démontrant à l’extérieur leur attachement en plus de leurs connexions avec ce territoire.

«Les collections d’entreprise représentent le développement le plus intéressant de notre génération en ce qui concerne l’art de collectionner»

Max Hollein, actuel directeur du MoMA, Musée d’art moderne et contemporain à New York, dans un rapport de 2015

Plus trivialement, ces collections représentent un véritable réservoir d’opportunités. Leurs propriétaires sont facilement prêteurs pour une exposition dans un musée ou un autre. Parfois, ils ouvrent leurs cimaises au public et souvent, ils traduisent leur intérêt pour l’art de leur temps dans un prix destiné à la jeune génération. En Suisse, Paribas met 12’000 francs, Mobilière et Helvetia 15’000 francs, Ricola 20’000 francs, la Bâloise 30’000 francs alors que Nestlé, dont la collection est en partie déposée au Musée Jenisch à Vevey, a créé sa propre Fondation pour l’art.

Dans le sillage des Médicis

Donc même si avec cet arsenal artistique de communication, les firmes asseyent leurs valeurs d’entreprise innovatrice, créative et originale, cela n’empêche pas Max Hollein, directeur général du MoMA, Musée d’art moderne et contemporain de New York, d’estimer dans un rapport que «les collections d’entreprise représentent le développement le plus intéressant de notre génération en ce qui concerne l’art de collectionner». Les dirigeants passent, les employés aussi, le lien affectif est peut-être moins passionnel que chez un collectionneur privé. Mais il est plus social. Certains diront même, «socialement responsable».

Historiquement, et sans remonter aux coffres des Médicis sans lesquels la Renaissance aurait peut-être moins brillé, ces collections d’entreprises sont dans les pas du critique d’art britannique John Ruskin qui assurait au XIXe siècle que «la vie sans industrie est coupable et que l’industrie sans art est brutalité». Les États-Unis en ont fait un credo du temps des accélérations économiques alors qu’en France, deux géants du luxe dominent le débat dans une guerre du gigantisme mais… avec un succès désormais critique, que ce soit pour le musée vénitien de l’un à la Punta della Dogana ou la Fondation Vuitton de l’autre à Paris.

Lancée en 1943 par Hans Theler, directeur de la Nationale Suisse Assurance qui a ensuite fusionné avec Helvetia, la collection de l’entreprise compte plus de 2000 œuvres et traverse plus d’un siècle de création en Suisse, notamment avec ce «Piz Duan» de Giovanni Giacometti, une huile sur toile datant de 1908.
Lancée en 1943 par Hans Theler, directeur de la Nationale Suisse Assurance qui a ensuite fusionné avec Helvetia, la collection de l’entreprise compte plus de 2000 œuvres et traverse plus d’un siècle de création en Suisse, notamment avec ce «Piz Duan» de Giovanni Giacometti, une huile sur toile datant de 1908.
Collection d’art Helvetia/Musée d’art de Pully

Les ressources sont multiples, la Genevoise Loa Haagen Pictet, conservatrice de la collection de la Banque Pictet et présidente de l’IACCCA (International Association of Corporate Collections of Contemporary Art) en livre d’autres. «Sans la collection de la Caixa de Barcelone qui s’est constituée avant que l’État ne puisse le faire au sortir du franquisme, le MACBA, Musée d’art contemporain de la ville, n’aurait pas pu naître. Et, poursuit-elle, si en Suisse, nous avons une belle densité, elle est le reflet de la stabilité du pays. Il faut savoir, et j’ai pu le vérifier au cours de conférences, dans certains pays, les entrepreneurs n’ont pas cette latitude. Ils collectionnent mais à leur nom, de peur que leur firme ne soit critiquée sur ses choix artistiques trop progressistes. Alors qu’une collection d’entreprise, c’est justement une façon de préserver le patrimoine et de s’inscrire dans une société contemporaine.»

Quitte à surprendre! Et… même les artistes. Le Vaudois Guillaume Pilet n’en revient d’ailleurs toujours pas. Sa céramique «assez brute» représentant Monsieur Patate figure dans la collection d’une grande banque. «Jamais je n’aurais osé la proposer, s’exclame-t-il. Et c’est pareil pour mon singe buvant dans une théière. Il est à la Banque nationale suisse où il tranche vraiment avec ce milieu ultrasécurisé et aseptisé, un peu comme si on l’avait introduit de force! Mais, continue l’artiste, j’aime bien penser que ces pièces servent à la fois de cheval de Troie et à faire tomber nos préjugés un peu rigides sur les collections d’entreprise. En fait… ces dernières ressemblent aux autres formées de pièces engagées ou assez complexes.»

Une qualité muséale

Commissaire de l’exposition «Perspectives, la collection d’art Helvetia» au Musée d’art de Pully, Victoria Mühlig, abonde sans faire de place à une éventuelle concurrence entre acteurs institutionnels et économiques. «Suivant les époques et les décideurs, ces collections peuvent avoir été davantage influencées que les musées par certaines modes, mais c’est aussi ce qui fait leur intérêt. Dans la collection Helvetia, il y a un vrai regard sur l’art en Suisse, un regard qui couvre un siècle de création avec des pièces de qualité muséale et d’autres que les institutions publiques ne peuvent pas s’offrir.»

Les budgets sont-ils réellement beaucoup plus élevés? La réponse restera pure imagination, si les sociétés parlent volontiers de leur collection, elles se font nettement plus discrètes sur le montant qui les fait vivre. D’ailleurs, la crise actuelle pourrait avoir ou a déjà un impact. Moins d’acquisitions, plus de médiation avec l’existant? Chez Helvetia, Andreas Karcher, l’un des deux curateurs, n’a pas encore eu de message en ce sens. «En général, on achète directement à l’atelier, dans les foires mais le plus souvent en galerie. D’autant que comme spécialiste de la gestion du patrimoine, notre compagnie compte de nombreuses galeries parmi ses clients. Nous sommes donc dans un partage de savoir-faire et oui… dans la communication. Dans l’organigramme, nous sommes d’ailleurs rattachés à ce service.»

«J’aime bien penser que ces pièces servent à la fois de cheval de Troie et à faire tomber nos préjugés un peu rigides sur les collections d’entreprise»

Guillaume Pilet, plasticien

Si les plus anciennes portent la marque du père, un dirigeant souvent lui-même collectionneur, personne ne le nie: une collection d’art a ses raisons en entreprise. Et elles ne sont pas, ou plus, décoratives! Dans une enquête récente, Axa estimait que 66% des sociétés utilisaient leurs trésors artistiques pour des actions de communication interne et 60% pour l’externe.» Sans tabous pour certaines, formatant leurs achats à leur image comme le groupe français Bel qui veut de l’humour, de l’impertinence et du décalage, donc des œuvres inspirées de son fromage star, la Vache qui rit. L’exemple inverse existe en Suisse, les artistes n’ont pas de bonbons à sucer pour Ricola, c’est l’entreprise qui va à leur rencontre, preuve de son engagement «avec les courants intellectuels, les idées, la culture et sa dynamique». Un credo qui figure en bonne place sur son site internet.

Les grands noms de la scène suisse figurent dans la collection Helvetia, à l’instar de Thomas Huber, avec «Farbiger Saal», une huile sur toile de 2005.
Les grands noms de la scène suisse figurent dans la collection Helvetia, à l’instar de Thomas Huber, avec «Farbiger Saal», une huile sur toile de 2005.
Collection Helvetia/Musée d’art de Pully

Cette façon de se laisser «envahir» par l’art, de se frotter au ressort critique de l’artiste, à sa lucidité sert aussi la communication interne. Vivre avec l’art comme collègue de bureau, c’est avoir un dialogue avec le monde, c’est s’inscrire dans une communauté, donc, pour certaines entreprises, c’est un gage de bien-être pour les employés. «En faisant intervenir l’art dans leur environnement, elles créent une stimulation – ce qui importe d’autant plus en cette période de crise sanitaire où la place de travail comme lieu de collaboration doit se redéfinir. Et pour ces sociétés qui aiment se faire challenger par les artistes, continue Loa Haagen Pictet, le message d’ouverture et d’innovation est fort: ce qui est aussi une façon d’attirer des talents.»

Le sceau de la fidélité

Reste qu’en incarnant un esprit d’entreprise, l’art est pris à rebours, il devient utile! Utilisé. Les artistes doivent-ils se faire violence? «Les achats se faisant souvent en galerie, on ne sait pas toujours où vont nos pièces. Ce qui ne veut pas dire que si j’avais un problème majeur, note Guillaume Pilet, je ne mettrais pas mon veto.» Le cas ne s’est pas présenté, pas plus que pour Karim Noureldin, plasticien établi à Lausanne. «J’ai eu ce débat avec des étudiants lorsqu’ils comprennent que l’argent fait partie de leur monde. Mais je peux leur parler d’expérience, j’étais moi-même étudiant quand Helvetia m’a acheté une pièce. Vingt ans plus tard, ils sont toujours là, fidèles. Les collections d’entreprise œuvrent dans la continuité. Et sans craindre de passer pour un opportuniste, je pense que c’est un peu simpliste de penser qu’un artiste peut faire sans. Ces collections sont très professionnelles, elles sont gérées par des pros et l’économie a toujours été là pour accompagner l’art.»

L’exposition au Musée d’art de Pully se divise en plusieurs thématiques, ici les «Esthétiques géométriques» avec notamment (au centre) le «Grand Ronk1» de l’artiste vaudoise établie à Bâle, Claudia Comte.
L’exposition au Musée d’art de Pully se divise en plusieurs thématiques, ici les «Esthétiques géométriques» avec notamment (au centre) le «Grand Ronk1» de l’artiste vaudoise établie à Bâle, Claudia Comte.
DR

Pully, Musée d’art
Jusqu’au 6 décembre, du me au di (14h-18h)
www.museedartdepully.ch