Exposition à MorgesL’art, une aventure à deux pour les Forel
Emmeline et Alexis ont tout fait ensemble de leurs études à Paris à la création d’un Musée à Morges. Juste retour des choses, aujourd’hui, c’est lui qui les raconte en images.

Elle, c’est Emmeline (1860-1957) et si les archives sont plutôt avares – on sait que son père possédait le domaine de La Gracieuse à Lonay – sa trace est artistique. Faite de paysages, d’huiles, de pastels. D’arbres charnus et inébranlables qu’elle aime alignés dans le vent comme des combattants du temps. Lui, c’est Alexis (1852-1922), un fils de notable formé à la chimie, un nom d’artiste, de graveur suisse passionné par la belle manière, qui résonne encore dans les archives de la Bibliothèque nationale française comme dans celles du Congrès à Washington.

Si leur postérité est inégale, elle éclaire aussi ce temps où les femmes passaient dans l’ombre de leur compagnon – on pense à Camille Claudel, Sophie Taueber-Arp, Dora Maar – mais les Forel, eux, n’ont jamais fait de distinction entre leur travail. Cousins au sixième degré, mari et femme, ils ont œuvré chacun dans leurs traits mais toujours ensemble. Que ce soit à Morges, à Paris, en Bretagne ou dans un périple scientifique à travers la sculpture romane qui a engendré un ouvrage de référence en deux volumes. Les textes pour lui, les illustrations pour elle. C’est donc dans cet esprit symbiotique que le Musée du Vieux-Morges, celui que le couple ouvre en 1920 et qu’Emmeline rebaptise Musée Alexis-Forel après le décès de son mari, expose ces deux destins qui n’en font qu’un. Fusionnels!
La conquête du paysage
Laura Salvadori a traqué les infos, les indices, les témoignages et… les œuvres. La majorité est au musée, bien sûr! Ou garnissant les fonds gravés du Cabinet cantonal des estampes à Vevey. Mais celles d’Emmeline sont rares et il y a une seule gravure, ce tronc fatigué qui essaie de renaître en arbre. Il s’agit peut-être de l’unique incursion de Madame dans l’art de Monsieur. Les figures aussi sont épisodiques, un ou deux portraits pour lui, un nu pour elle. Le couple s’est surtout adonné aux paysages, Alexis Forel les chassant dans le Paris populaire resté dans son jus rural. «C’est comme si les transformations haussmanniennes, les grands boulevards, n’existaient pas pour lui», sourit Yvan Schwab, directeur du Musée.

Loin de ce Paris, où l’un et l’autre sont partis étudier, il y a aussi la Bretagne. Les séjours du jeune couple y sont fréquents, le chemin de fer les en rapproche mais, indique la commissaire, «la fin du voyage à destination des petits villages ou des falaises est plus chaotique: il se fait en voiture à chevaux.» Emmeline et Alexis Forel y ont peint et gravé la mer, les ciels de caractère, les ports.
«Bonne séance ce matin à mon «Bateau». Fait le ciel. Je crois qu’il n’a pas mal réussi. J’espère avoir rendu un peu cette atmosphère brumeuse de Bretagne qui a un tel charme..»
«J’ai pu finir mon «Bateau», écrit Emmeline dans son Journal. J’en suis bien contente car, avec mon pessimisme, je craignais toujours un accroc qui m’en aurait empêchée.» Alexis se confie aussi. «Bonne séance ce matin à mon Bateau. Fait le ciel. Je crois qu’il n’a pas mal réussi. J’espère avoir rendu un peu cette atmosphère brumeuse de Bretagne qui a un tel charme.»

On les entendrait presque comme si on avait surpris leur conversation, la magie vient d’une exposition qui les fait parler à travers de nombreuses citations et dans un carnet de visite, format mini, intérêt maxi. Le trait à la fois précis et vivant d’Alexis Forel, captant parfois une impression mais plus souvent une réalité, son exploration de la lumière qui perce un voile nuageux, éclaire un détail ou irradie, sa foi conservatrice en cette technique de la gravure chemine avec les vues peintes d’Emmeline Forel, moins vibrantes, un peu plus décoratives.
«Nous sommes dans un musée créé par des artistes-collectionneurs dans leur propre demeure, ça veut réellement dire quelque chose. Cette exposition renforce cette notion de musée habité qui nous tient à cœur.»
Mais l’exposition ne fait pas de distinction, elle ne veut pas en faire. Donnant sa part à Emmeline qui a travaillé de toutes ses forces, même minimisées par son époque, et tenu le Musée comme une «maîtresse de maison». Elle égrène aussi leurs amitiés artistiques, celles de défenseurs de l’art de la gravure, en accrochant les belles feuilles de leur collection dont les pages saisissantes du maître absolu: Rembrandt.

Inédite, dépaysante, attachante, c’est la vie d’un couple uni dans une même aventure artistique qu’elle raconte avec un attachement à la philosophie de vie des fondateurs de l’institution. «Nous sommes dans un musée créé par des artistes-collectionneurs dans leur propre demeure, ça veut réellement dire quelque chose, glisse Yvan Schwab. Cette exposition renforce cette notion de musée habité qui nous tient à cœur.»
Morges, Musée Alexis-Forel
Jusqu’au 5 septembre,
du me au di (14 h-18 h)
www.museeforel.ch
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