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Images Vevey ouvre avec une starL’artiste Christian Boltanski offre sa «Chance» à Images Vevey

Le singulier plasticien français monumentalise l’«inattendu» souhaité par la biennale.

Christian Boltanski, 76 ans, figure majeure des arts plastiques, hanté par la mort, l’oubli et une mémoire impossible.
Christian Boltanski, 76 ans, figure majeure des arts plastiques, hanté par la mort, l’oubli et une mémoire impossible.
AFP PHOTO / MIGUEL RIOPA

Le festival biennal Images Vevey, qui ouvre ce samedi (lire encadré), lui doit sa thématique générale, «Unexpected. Le hasard des choses». Car le destin, donc le hasard, fait partie des préoccupations obstinées de Christian Boltanski, artiste qui a toujours évoqué les rétives contingences de l’existence en montrant comment, même a posteriori, il était difficile de leur donner une ordonnance, voire une visibilité – les archives ne sont-elles pas faites pour être oubliées? Pièce maîtresse de cette édition 2020, son installation «Chance» avait été présentée à Venise en 2011 et avait voyagé en Australie, en Chine. Elle trône désormais à Vevey, dans la salle del Castillo, avec sa structure d’échafaudages où circulent les visages de bébés polonais en allégorie de naissances incessantes contrebalançant des morts qui ne le sont pas moins. Christian Boltanski, qui exposait à Lausanne sa «Réserve des Suisses morts», en 1990 au Musée cantonal des beaux-arts, fait partie des artistes français au bénéfice d’une audience internationale, mais il fait surtout partie des créateurs qui savent conjuguer singularité acharnée et interrogations partagées. Entretien.

Pourquoi votre production a-t-elle pris un tournant monumental ces dernières années?

Je me dirige toujours plus vers ce que l’on pourrait appeler – si ce mot n’était pas impossible à utiliser – de l’art total. J’utilise des sons, des machineries et même des odeurs… «Chance» a été créée en 2011, quelques mois après «Personnes», au Grand Palais, une pièce recourant à des dizaines de tonnes de vêtements, une grue. Une structure lourde. La principale raison est que je ne veux pas que le spectateur soit «devant», mais «dedans», qu’il fasse partie de l’œuvre.

L’art caresse cette utopie depuis longtemps. Pourquoi avoir attendu?

Mon intérêt est déjà ancien. Mes expos antérieures exprimaient déjà cette volonté avec l’idée que toute l’expo devait s’apparenter à une seule œuvre. Mon travail pour le théâtre, des spectacles musicaux réalisés avec des amis, m’en a rapproché dans une perspective d’installation. Même s’il y avait des chanteurs, ces créations n’avaient ni début ni fin, les gens pouvaient rester aussi longtemps qu’ils le désiraient.

Ces changements d’échelle s’accordent bien avec Images Vevey, qui aime aussi en jouer…

Oui, même si je n’ai jamais fait de photos dans ma vie et que j’en utilise de moins en moins. Les photos de bébés polonais de «Chance», je les ai trouvées dans la «Gazette de Varsovie» qui a eu l’idée, pour mieux se vendre le week-end, d’insérer des images de bébés nés pendant la semaine. Les parents achetaient ainsi 4-5 exemplaires du journal!

L’œuvre «Chance» de Christian Boltanski telle qu’elle se montait ces derniers jours dans la salle del Castillo à Vevey pour le festival Images.
L’œuvre «Chance» de Christian Boltanski telle qu’elle se montait ces derniers jours dans la salle del Castillo à Vevey pour le festival Images.
EPA/LAURENT GILLIERON

L’idée de document, d’archive, traverse aussi toute votre œuvre?

Ce que je fais, ce sont de petites paraboles, des histoires sans parole. Par exemple, l’une des idées de «Chance» est que si vous êtes ce que vous êtes et que je suis ce que je suis, c’est que nos parents ont fait l’amour à cette seconde près. Autrement nous aurions été totalement différents. Ce que nous sommes est lié au hasard ou à la destinée, une question que l’on retrouve depuis toujours dans mon travail et qui est au fond un problème religieux.

Vous empruntez à la religion?

Comme dans certaines traditions religieuses – le bouddhisme ou le judaïsme – mon travail consiste à poser des questions et ne pas avoir de réponses.

C’est encore une quête de sens… Pas le meilleur attribut de l’art contemporain, parfois plus proche d’une recherche de vacuité!

L’essence de l’art, pour moi, est de poser des questions et de donner des émotions. Ensuite, il y a des manières très différentes de le faire. Cet été, j’étais à la Scuola Grande de San Rocco et je me disais que mon activité était la même que les artistes de la Renaissance. La différence c’est que leur époque avait un discours connu de tous, le discours chrétien. Ils pouvaient broder autour. Aujourd’hui il n’y a plus de discours dominant. Mais pour répondre à votre question, je dirais que tout être humain se trouve devant une porte fermée et cherche la clé qui ouvre la serrure. Il n’y a pas de bonne clé, mais il faut la chercher, que l’on vive en Amazonie ou au pôle Nord. Le mystère de la naissance touche tout le monde.

Poser des questions ne suffit pas: ne faut-il pas encore poser les bonnes?

Chacun pose de bonnes et de mauvaises questions. Je considère qu’il y a très peu de sujets en art – la mort, le hasard, le sexe, la nature – et ils reviennent chez tous les artistes depuis toujours et chez tous les êtres humains. Je suis un artiste contemporain car je suis vivant aujourd’hui, mais je ne me vois pas comme moderne. Les questions que je pose sont très vieilles et ont déjà été posées par des milliers de gens.

En tant que spectateur, comment voyez-vous le travail de vos collègues?

Pour parler des modernes plutôt que des contemporains, je dis toujours que j’aime beaucoup Hopper et Mondrian, même si ce dernier n’aimait pas tellement le premier. Mondrian est peut-être très important mais si j’avais à voir une œuvre j’irais d’abord en voir une de Hopper! Les choses qui m’intéressent sont forcément très rares, mais, vous savez, au moment de la Révolution française, il devait y avoir 4000 artistes à Paris et, aujourd’hui, un bon historien s’en souvient de peut-être 100… Pour une œuvre à Venise, j’avais inscrit les noms des 3000 artistes de la Biennale – le mien y compris, car on ne sait jamais si on va être oublié ou non. Je pense qu’un bon historien de l’art pourrait en citer une cinquantaine aujourd’hui. Il y a forcément du gâchis et de l’oubli.

Le thème de la mémoire, omniprésent chez vous, nous rappelle surtout, paradoxalement, que l’oubli est souvent définitif.

Dans mon premier texte fondateur, je disais qu’il fallait sauver tout le monde, tout mettre dans des boîtes. Mais je savais que ce projet était totalement impossible, voué à l’échec. Il montre plutôt l’impossibilité de vivre, de survivre.

«Je suis né pendant la guerre, beaucoup de gens mourraient. J’aurais pu mourir ou être avorté – ce qui aurait été raisonnable de la part de mes parents.»

Chritian Boltanski, artiste

En ce sens, «Chance» est un peu différent…

Elle est un peu plus optimiste, elle comporte deux compteurs en temps réel: celui des naissances et des morts. Et il y a un peu plus de naissances que de morts. Ce qui est optimiste, ce n’est pas que l’on soit remplaçable, mais que l’on soit remplacé. Dans des années un autre journaliste et un autre artiste échangeront. Peut-être que les questions et les réponses seront les mêmes.

Chez vous, la notion de foule n’éclipse jamais votre trajectoire, que l’on sent hantée par la Shoah – l’un de vos traits originaires?

Au début de la vie de chaque artiste il y a un trauma. Le mien est d’avoir entendu énormément de récits de survivants de la Shoah. Encore le hasard: tout survivant se pose la question de savoir pourquoi il en a échappé et pas son voisin. Même si je n’en ai jamais parlé directement, une grande partie des questions que je me pose sont liées à ce trauma enfantin.

Vous avez le syndrome de Lazare?

Je suis né pendant la guerre, beaucoup de gens mourraient. J’aurais pu mourir ou être avorté – ce qui aurait été raisonnable de la part de mes parents. Est-ce la destinée ou le hasard qui m’a laissé vivre? Je penche pour le hasard mais je n’ai pas de réponse.