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Histoire d’ici – 1907Lausanne en état de siège

L’armée quadrille la ville pour empêcher les manifestations des ouvriers cherchant à déclencher la première grève générale dans le canton de Vaud.

Sur la place Saint-François, des soldats, fusil à l’épaule mais baïonnette au canon, font évacuer grévistes et badauds.
Sur la place Saint-François, des soldats, fusil à l’épaule mais baïonnette au canon, font évacuer grévistes et badauds.
Photo tirée de «La Patrie Suisse»

«Lausanne en état de siège». Ce n’est pas nous qui inventons ce titre, mais «Le Grutli», hebdomadaire socialiste sous-titré «Journal ouvrier, paraissant tous les vendredis», dans son édition de ce 29 mars 1907. Et si l’organe central du Parti socialiste suisse et des sections romandes de la société ouvrière du Grutli tire ainsi la sonnette d’alarme, ce n’est pas en raison de l’attaque imminente d’un ennemi lourdement armé, ni même d’un dangereux virus prêt à infecter la capitale vaudoise. Non, ce qui crée l’ébullition, ce qui envoie des bataillons de soldats dans les rues, c’est la grève, annoncée comme une grève générale, et en train de dégénérer en affrontement.

Lausanne n’est que l’épicentre d’un large mouvement ouvrier qui secoue le canton de Vaud. L’étincelle est partie de la fabrique de chocolat Peter & Kohler d’Orbe. Pour y avoir autorisé la création d’un syndicat, son directeur a été sèchement congédié. Son remplaçant a transmis aux contremaîtres les consignes de dureté ordonnées par le conseil d’administration. Le renvoi d’un ouvrier, membre influent du nouveau syndicat, après une dispute avec un contremaître, a mis le feu aux poudres.

Le 15 mars dans l’après-midi, les ouvriers ont refusé de reprendre le travail et remis à la direction une liste de revendications, demandant notamment la réintégration de leur collègue renvoyé et la reconnaissance du syndicat. Fidèle à sa logique de fermeté et à sa volonté de ne pas admettre le syndicat comme un interlocuteur, Peter & Kohler est demeuré inflexible. Entre 300 et 400 ouvriers (sur les 500 à 600 que compte l’usine) ont manifesté devant la fabrique et alerté leurs camarades des usines Peter & Kohler de Bussigny et Vevey, qui ont décidé de se solidariser avec eux.

Un impressionnant escadron de dragons à cheval traverse le Grand-Pont en direction de la place Saint-François.
Un impressionnant escadron de dragons à cheval traverse le Grand-Pont en direction de la place Saint-François.
«La Patrie Suisse»

Il faut dire qu’en ce printemps 1907, le terreau est favorable à l’effervescence syndicale. Car ladite Belle Époque, comme on a ensuite appelé ces quinze ou vingt années précédant la Première Guerre mondiale, ne l’est pas pour tout le monde. Et si les milieux économiques suisses se réjouissent du boom accompagnant l’entrée dans le XXe siècle, si le produit national brut par habitant est l’un des plus élevés d’Europe, les ouvriers ont le sentiment d’être les dindons de la farce, car les salaires ne suivent pas la hausse des prix des denrées, qui est de 15 à 25% entre 1898 et 1907 en Suisse, alors que les loyers grimpent de 33 à 46%.

À la chocolaterie d’Orbe, le salaire de base est d’environ 28 ct. de l’heure pour les hommes et de 16 ct. pour les femmes. Pas de quoi se payer plus que le strict nécessaire: une paire de chaussures de travail pour dames, par exemple, vaut alors près de 7 fr. (7 fr. 50 pour les souliers du dimanche), soit pratiquement le salaire d’une semaine d’usine pour une ouvrière! Pour faire vivre une famille, femme et enfants doivent travailler aussi. Et puis, selon les périodes de l’année, le personnel travaille entre huit et treize heures par jour, donc pour un salaire irrégulier.

«Le meilleur thermomètre du malaise social qui ronge la société suisse – et européenne – de la Belle Époque, c’est la grève»

Georges Andrey, historien

Rien d’étonnant à ce que les ouvriers cherchent à s’organiser et finissent par se soulever pour défendre leurs intérêts. Comme l’évoque l’historien Georges Andrey, «le meilleur thermomètre du malaise social qui ronge la société suisse – et européenne – de la Belle Époque, c’est la grève. Or, dans l’histoire du pays, c’est paradoxalement le moment où le nombre de conflits du travail est de loin le plus élevé.» De 1900 à 1914, on ne dénombre pas moins de 1826 grèves en Suisse, soit une moyenne de 130 par année! Et avec 276 interruptions du travail pour un total de 32’000 grévistes, 1907 détient le record. D’ailleurs, lorsque les chocolatiers d’Orbe, Bussigny et Vevey décident de débrayer, les maçons, les ouvriers tailleurs et des maisons de confections de Lucerne, les plâtriers-peintres de Montreux, les cheminots bernois ou encore les garçons coiffeurs de Lausanne ont déjà tous les bras croisés.

Au sud du pont Chauderon, des recrues gardent le square de Tivoli, où les grévistes voulaient tenir un meeting.
Au sud du pont Chauderon, des recrues gardent le square de Tivoli, où les grévistes voulaient tenir un meeting.
«La Patrie Suisse»

À partir du 18 mars – sans être suivie par l’intégralité des ouvriers – la grève se poursuit dans les trois fabriques du chocolatier, devant lesquelles des gendarmes montent la garde. L’entraide s’organise parmi les grévistes, au sein desquels un certain nombre de syndicalistes révolutionnaires, parfois étrangers, sont très actifs. Face au risque d’enlisement de leur action, à la rigidité de leurs patrons et aux incitations à durcir le mouvement de la part des meneurs les plus coriaces, la tension monte chez les ouvriers. À Orbe comme à Vevey, des bagarres éclatent.

«De graves désordres se sont produits ce matin lundi, à Orbe, à l’ouverture de la fabrique Peter-Kohler», relate la «Feuille d’Avis de Lausanne» le 25 mars. «Des chocolatiers grévistes, au nombre de plus de 200, excités par des anarchistes venus de Lausanne, se sont rués sur les ouvriers non syndiqués se rendant à leur travail. Neuf gendarmes étaient présents: ils ont été bousculés. Des scènes odieuses se sont produites: des femmes ont été giflées et horriblement maltraitées par les grévistes.»

Vers la grève générale

C’est alors que les événements eux aussi se bousculent. À Vevey, les ouvriers de diverses corporations – menuiserie, maçonnerie, ferblanterie, habillement – se mettent à leur tour en grève par solidarité. En cortège, les grévistes s’en vont jeter des pierres sur les fabriques Nestlé et Peter, la villa Kohler à La Tour-de-Peilz, la Manufacture de cigares Ormond et la fabrique de socques Pernet. Face aux 1500 à 2000 grévistes, hommes et femmes, avec drapeaux et tambours, une poignée de gendarmes. Débordés, caillassés, ceux-ci tirent des coups de revolver, d’abord en l’air puis en direction des manifestants, faisant plusieurs blessés, avant de prendre la poudre d’escampette, à court de munitions.

Face à ces «désordres», le Conseil d’État réagit en levant des troupes. Dès 8 heures du soir ce 25 mars, plusieurs centaines d’hommes du bataillon No 1 prennent position sur la place du Marché de Vevey, en attendant un escadron de cavalerie et des fusiliers, soit près de 1500 soldats au total. Des hommes de la région, qui touchent chacun «dix cartouches à balle» et vont quadriller la ville. La troupe est également envoyée à Montreux, car là-bas aussi les ouvriers se mobilisent en vue d’une grève générale. Manifestations, cortèges et réunions sur la voie publique sont interdits, la population invitée à rester à la maison.

À la rue Caroline, la Maison du Peuple, où se réunissaient les syndicalistes, propriété privée d’un philanthrope socialiste, est encerclée par la troupe.
À la rue Caroline, la Maison du Peuple, où se réunissaient les syndicalistes, propriété privée d’un philanthrope socialiste, est encerclée par la troupe.
«La Patrie Suisse»

À Lausanne, les esprits s’échauffent. «Les gendarmes du capitalisme ont tiré à coups de revolver sur nos camarades, sur leurs femmes et leurs enfants, affirme l’Union ouvrière dans un tract. L’armée suisse est mise une fois de plus au service du capital.» La grève générale, une première dans le canton de Vaud, est décrétée le 26 mars au soir. Au même moment, le Conseil d’État mobilise des troupes dans la capitale: d’abord les recrues cantonnées à la caserne de Lausanne, en attendant un bataillon de fusiliers et un escadron de cavalerie.

C’est ainsi que le lendemain matin, les Lausannois découvrent leur ville «en état de siège», quadrillée par des hommes en armes, baïonnette au canon, avec lesquels les grévistes jouent au chat et à la souris toute la journée du 27 mars. Les rues et places ont même été sablées, pour éviter les glissades des chevaux. Car il y a des charges, dans le but d’éviter les attroupements et empêcher les manifestations. Les arrestations se multiplient, la Maison du Peuple, où se réunissent les syndicats, est occupée par des soldats, l’Imprimerie des Unions ouvrières fermée pour empêcher l’impression de tracts dénonçant «les brutes militaires gorgées d’alcool». La «Gazette de Lausanne» relativise: «Peut-être a-t-on, de-ci de-là, abusé un peu du vin nouveau. Il était si bon cette année. Cela ne vaut pas la peine qu’on en parle.»

Les grévistes parviennent malgré tout à se réunir, après plusieurs tentatives infructueuses. À Beaulieu, devant 1500 personnes, les leaders dénoncent encore les «chiens de garde du capital» et invitent leurs camarades à débaucher d’autres ouvriers afin d’augmenter la pression sur les patrons.

Les dragons chargent

Sur la place de la Riponne, une charge de cavalerie fait quelques blessés le 28 mars: «Au trot, les chevaux s’élancent en piaffant. Les curieux poussent des cris de frayeur. C’est un sauve-qui-peut général dans les escaliers du Musée Arlaud, dans la rue Neuve, etc. Tous les recoins pouvant servir d’abri sont pris d’assaut. Un passant, n’ayant pu se sauver à temps, roule sous les pieds des chevaux», relate la «Feuille d’Avis de Lausanne».

Si dans les rues l’ambiance est à l’insurrection, en coulisses on négocie. Le Conseil d’État tente une médiation. Après plusieurs échecs, elle finit par aboutir. Le 29 mars, Vendredi-Saint, cinq délégués de Peter & Kohler acceptent de rencontrer une délégation d’ouvriers chocolatiers et, au terme de plusieurs heures de discussions, finissent par céder. Ils reconnaissent la légalité du syndicat contesté et «octroient» la semaine de 59 heures. Une victoire pour les ouvriers qui permet de rétablir le calme, presque partout, dès le 30 mars.

Le canton de Vaud a eu chaud.

1 commentaire
    philippe

    mieux vous payez vos employés.. plus ils dépensent.. il suffit de voir la différence entre la

    zone industrielle un samedi 18 d’un samedi 25 ...