AboDésastre financier à LausanneLa fête du skate a laissé une énorme ardoise d'impayés
Le Segment Festival, qui a eu lieu à Beaulieu en septembre, n’a pas réglé une dizaine d’entreprises. Certaines factures atteignent 100’000 francs.

Les prouesses des meilleurs skateurs mondiaux et environ 12’000 spectateurs à guichets fermés. Côté pile, le Segment Festival a tout d’une réussite. Sa première édition a fait vivre comme rarement l’esplanade du Palais de Beaulieu et ravi les amateurs de glisse urbaine du 15 au 17 septembre 2023. L’évènement, adoubé par la Fédération internationale World Skate, était une manche qualificative pour les Jeux olympiques de Paris.
Côté face, le Segment Festival cache une débâcle financière qui atteindrait 800’000 francs de déficit. Huit mois plus tard, de très lourdes factures restent en souffrance pour une dizaine d’entreprises. Trois PME vaudoises se retrouvent chacune avec 100’000 francs d’impayés. Entre-temps, le directeur du festival de skate, à la tête de l’association Segment Series, a cessé toute communication.
Nous avons contacté Victor Liebenguth. Ce Chamoniard de 28 ans, passionné de snowboard et installé en Valais, nous a indiqué être «malheureusement en trek en montagne à l’étranger avec une connexion limitée», sans accès à ses mails.
«Un trou inadmissible»
«J’ai encore 117’000 francs de factures ouvertes. Ce sont les charges sociales déjà payées de mon personnel. Pour nous, c’est un trou inadmissible qui nous met dans une situation financière difficile», révèle José Martinez, dirigeant de MM-Events à Lausanne.
Actif dans l’évènementiel depuis 30 ans, il a mis en place toute l’infrastructure du Segment Festival: plateformes, podiums, gradins, montage et gestion des bars. Cela représente environ 300’000 francs de prestations «avec un gros rabais».
«Je veux juste récupérer de l’argent»
Des propositions de paiement partiel, plusieurs fois revues à la baisse, lui ont été faites jusqu’à fin décembre, avant que le canal ne soit rompu. «J’ai beaucoup trop attendu. Au stade actuel, je veux juste récupérer de l’argent», peste José Martinez. Comme d’autres, il a activé sa protection juridique.
Même désarroi mêlé de résignation chez Plasma Communication, en charge de la diffusion et de la gestion des flux vidéo du festival. «Nous n’avons pas encaissé un franc sur la centaine de milliers dus! C’est un montant gigantesque pour une PME comme nous, surtout après la mise à l’arrêt pendant le Covid, se désole David Guignet, directeur associé. Cette dette me pèse sur les épaules.»
Quarante chambres impayées
Un hôtelier lausannois se retrouve avec une ardoise similaire après avoir loué durant trois semaines jusqu’à une quarantaine de ses chambres au personnel et invités du festival. «Le paiement d’un acompte de 20% était prévu début août. Puis, de semaine en semaine, l’échéance a été repoussée, raconte ce patron qui préfère taire le nom de son établissement. J’étais sur la réserve, mais rassuré par le soutien annoncé de la Ville et du Canton. Et puis, je ne voulais pas faire capoter l’évènement, question de réputation et de sérieux.»
L’américain California Skateparks, Beaulieu SA, une société de location de tentes, un second hôtel, une entreprise de menuiserie et une boîte de communication, ainsi que Swisscom et Feldschlösschen figurent encore parmi les créanciers. Les tenanciers de food trucks se sont carrément rendus en Valais menacer l’organisateur pour obtenir quelques milliers de francs en cash.
Pourtant, tous avaient placé beaucoup d’espoir et d’énergie dans ce festival prévu pour trois éditions. «L’adjudication s’est faite dans un délai trop court. Les entreprises se sont alliées pour créer et monter cet événement. On y a passé énormément de temps. Tout disait qu’il allait être magnifique, et il l’a été: billets épuisés, concerts réussis et artistes payés. Tout a fonctionné», juge David Guignet. «Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu un événement cool pour les jeunes à Lausanne», abonde pour sa part José Martinez.
Folie des grandeurs?
Sur le moment, il y a eu quelques signes avant-coureurs. Des spectateurs se sont plaints d’avoir payé sans trouver de place pour admirer les figures des skateurs. Certains bars étaient peu fréquentés en soirée. Un gros sponsor promis manquait à l’appel.

«C'est un petit projet qui a pris de l'ampleur. Victor a eu la folie des grandeurs. Il n’avait jamais organisé un tel événement. J’imagine que le cachet de la DJ russe Nina Kraviz a été énorme. C’est un superbe évènement qu’il a magnifiquement foiré! Un deuxième Vibiscum», souffle une source impliquée dans le projet.
Le patron de MM-Events, qui a eu accès au système d’encaissement, estime qu’un million de francs a été engrangé – sans compter les apports des sponsors – pour des charges proches des deux millions. Il ne croit pas à la thèse de l'amateurisme. «Je soupçonne qu’il y ait une entourloupe, de la gestion déloyale», avance José Martinez.
Employé de Patrick Polli
Sur son CV en ligne, Victor Liebenguth indique qu’il a organisé trois éditions du Snow Garden Festival à Grenoble, avant de s’installer en Valais en 2019. À Martigny, il a développé des espaces de coworking. Son investisseur principal, Patrick Polli, est une figure locale à la tête d’un bureau d’architecture et président du club de hockey.
Ce dernier l’avait nommé directeur général d’un HCV Martigny tout juste promu en Swiss League (2e division). La saison s’est hélas soldée en mars par une importante perte financière faute de spectateurs en suffisance et une relégation volontaire pour éviter la faillite.
Patrick Polli apparaît surtout comme secrétaire de Segment Series, association qu’il a financée à hauteur de 150’000 francs à fonds perdu. Il se déclare aujourd’hui victime de la mauvaise gestion et des mensonges de Victor Liebenguth, le président (lire l’encadré).
Lausanne réclame des comptes
Soutien tant logistique que financier du Segment Festival, le Service des sports de la Ville de Lausanne a bloqué le versement du solde de son subside – 125’000 francs sur 250’000 – dès la découverte de cette débâcle financière, début novembre, dans l’attente d’une certitude quant à la bonne destination des fonds.
«Nous déplorons cette situation qui nous inquiète beaucoup, notamment l’impact pour les créanciers qui est dramatique. Nous avons demandé instamment aux organisateurs de nous fournir une situation claire de leur part concernant les créanciers», réagit le Service des sports, qui estime par ailleurs que «la manifestation a offert un spectacle de qualité au niveau sportif».
Plus de transparence nécessaire
«Le budget présenté lors du dossier de candidature était à ce moment-là équilibré, justifie-t-il encore. Cette affaire démontre la nécessité d’exiger à l’avenir une plus grande transparence financière des organisateurs privés de manifestations sportives d’importance à Lausanne.»
Depuis la mi-mars, la Ville suit de près le dossier et entretient le contact avec l’avocat de Patrick Polli, en vue d’une solution. Un sursis concordataire à l’amiable est privilégié, en vue d’un arrangement avec les créanciers. Le paiement de 25% des sommes dues est évoqué. Sinon, ce sera la faillite.
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