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CommémorationL’autre Dürrenmatt le dit avec des pinceaux

Si l’auteur écrivait le jour, l’artiste s’exprimait souvent la nuit. Il laisse notamment un grand nombre de caricatures qui seront montrées cette année à Neuchâtel.

 Friedrich Dürrenmatt a rarement exposé son travail de peintre qu’il considérait comme appartenant plutôt à sa sphère intime. Mais en 1985, il est au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel pour une grande exposition.
Friedrich Dürrenmatt a rarement exposé son travail de peintre qu’il considérait comme appartenant plutôt à sa sphère intime. Mais en 1985, il est au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel pour une grande exposition.
ASL

Quand on dit ne pas être peintre, laisse-t-on un héritage de quelque 1700 caricatures, peintures, dessins, esquisses, collages? La réponse est oui pour Friedrich Dürrenmatt. L’homme qui adore semer le paradoxe dans son sillage a même sa «chapelle Sixtine» dans les toilettes de sa demeure neuchâteloise. Une fresque des années 60, où la figure centrale, une femme à la posture christique identique à celle du Christ-juge de Michel-Ange, trône… physiquement sur la chasse d’eau.

L’homme aimait beaucoup peindre les lieux où il vivait, ici, (dans un montage permettant de voir l’ensemble de l’oeuvre) les WC de sa demeure à Neuchâtel où il a réalisé ce que lui et sa famille appelait sa «Chapelle Sixtine».
L’homme aimait beaucoup peindre les lieux où il vivait, ici, (dans un montage permettant de voir l’ensemble de l’oeuvre) les WC de sa demeure à Neuchâtel où il a réalisé ce que lui et sa famille appelait sa «Chapelle Sixtine».
Collection Centre Dürrenmatt Neuchâtel / © CDN/Confédération suisse

Rien d’irrespectueux dans cette mascarade animée par des figures du jardin d’Eden, de la mythologie et de la vie, l’artiste manie l’humour – à ne jamais sous-estimer chez lui, il le dit lui-même – et il joue avec le monde. C’est son théâtre! Et la dramaturgie fait partie de son langage de peintre. Visez d’ailleurs le plafond avec cette bande de spectateurs – juges ou voyeurs? – au regard plongeant sur la scène des toilettes, il exploite à fond cet art de la construction du récit.

Le choix de l’écrit

Dürrenmatt a fait le choix public de l’écriture, à 25 ans, le dessin est resté de l’ordre de l’intime et il n’a jamais cessé d’y élaborer ses pensées. «Il aimait le faire la nuit pour se reposer l’esprit, rapporte Régine Bonnefoit, professeure à l’Université de Neuchâtel et commissaire de plusieurs expositions sur le caricaturiste, dont celle attendue cette année au Centre Dürrenmatt à Neuchâtel. Parfois, il utilisait le dessin pour préciser ses idées. Il a même confié que les caricatures faites des personnages de son roman «La Panne» l’ont aidé à préciser leur caractère à l’écrit. À l’inverse, après la première de sa pièce «Les Physiciens», il a donné une suite à l’histoire mais uniquement en dessin.» «Sur son bureau, il y avait deux piles de feuilles, souligne Madeleine Betschart, directrice du Centre Dürrenmatt à Neuchâtel, l’une pour écrire et l’autre pour dessiner lorsque les mots ne venaient pas.»

Dans l’oeuvre abondante de l’artiste, figurent de très nombreuses caricatures, comme cet exemple réalisé au moment où la Suisse achète des Mirages.
Dans l’oeuvre abondante de l’artiste, figurent de très nombreuses caricatures, comme cet exemple réalisé au moment où la Suisse achète des Mirages.
Centre Dürrenmatt Neuchâtel/Confédération suisse

«Mes dessins ne sont pas des travaux annexes à mes œuvres littéraires, relève-t-il dans «Remarques personnelles sur mes tableaux et mes dessins». Ce sont les champs de bataille dessinés et peints sur lesquels se jouent mes combats d’écriture, mes aventures, mes expérimentations et mes défaites.» L’esprit est avant tout pluridisciplinaire et, en cette année du centenaire de sa naissance, les experts vont s’appliquer à démontrer l’aspect fusionnel de ses talents d’auteur et de peintre qui cogitent autour de la condition de l’homme. La duplicité est permanente, certains de ses autoportraits ne la cachent pas.

Un trait incisif et musclé

Dürrenmatt… dans une gouache en noir et blanc se représente de face avec un visage et un buste qui semblent se dédoubler alors que dans une autre, couleurs froides, il s’intègre dans le jeu de miroirs du peintre qui se peint et qui regarde aussi celui qui le peint. Équilibriste de talent sur le fil de l’expérience, le créateur se renouvelle sans cesse, et son trait, qu’il soit limpide ceinturant une forme souvent caricaturale ou qu’il strie convulsivement la feuille, sert de trame. De lame aussi!

«La caricature, il faut en tenir compte, est devenue une arme de l’esprit humain, un des moyens de la critique à l’encontre de l’être humain et je ne crois pas que ce soit là quelque chose de superflu.»

Friedrich Dürrenmatt, en 1952
Le trait de Friderich Dürrenmatt est parfois très appuyé et d’autres beaucoup plus limpide comme dans ce «Suisse furieux lançant une bombe atomique» réalisé au stylo bille dans les années 60.
Le trait de Friderich Dürrenmatt est parfois très appuyé et d’autres beaucoup plus limpide comme dans ce «Suisse furieux lançant une bombe atomique» réalisé au stylo bille dans les années 60.
Collection Centre Dürrenmatt Neuchâtel / CDN/Confédération suisse

Il est souvent incisif, musclé, même cauchemardesque et toujours porteur d’un tempérament. Et s’il a peint le Minotaure, Prométhée ou Sisyphe comme le suicide collectif de banquiers lors d’une ultime assemblée générale, s’il a orchestré des visions apocalyptiques, des crucifixions ou les éclats de rire d’une humanité bedonnante, l’artiste a surtout réalisé de très nombreuses caricatures. «Une arme, disait-il, de l’esprit humain.»

«C’est le corpus le plus important dans son travail d’artiste, reprend Régine Bonnefoit. S’il mettait parfois des années pour terminer une pièce de théâtre, s’il reprenait certains de ses dessins plusieurs fois jusqu’à faire des trous dans la feuille, la caricature est spontanée, rapide. Il y trouve une liberté qu’il n’a pas ailleurs.»

L’artiste a réalisé plusieurs autoportraits dont celui-ci où il semble se dédoubler, à l’image du modèle, à la fois auteur, dramaturge et peintre.
L’artiste a réalisé plusieurs autoportraits dont celui-ci où il semble se dédoubler, à l’image du modèle, à la fois auteur, dramaturge et peintre.
Collection Centre Dürrenmatt Neuchâtel / © CDN/Confédération suisse