AboDroits des femmesLe marché noir de la pilule abortive explose aux États-Unis
Le 24 juin 2022, la Cour suprême américaine révoquait le droit à l’IVG. Depuis, les militants pro-avortement rivalisent d’ingéniosité pour contourner les interdictions.

Quand Verónica Cruz Sánchez a fondé l’association Las Libres («Celles qui sont libres») en 2000, elle avait un objectif: défendre l’accès à l’avortement dans l’État mexicain où elle vit, Guanajuato. L’une de ses solutions? Donner aux femmes des pilules abortives. Vingt-trois ans plus tard, sa mission n’a pas changé, mais son public, si. «La moitié de notre travail concerne désormais les États-Unis», résume la militante.
«La moitié de notre travail concerne désormais les États-Unis.»
La raison: la révocation, le 24 juin 2022, par la Cour suprême américaine de l’arrêt «Roe v. Wade», qui avait légalisé l’avortement dans tout le pays en 1973. Cette décision controversée a donné la possibilité aux cinquante États fédérés de fixer leur propre politique en matière d’accès à l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Résultat: vingt-quatre d’entre eux l’ont restreint voire interdit.

Dans ce contexte, Las Libres est devenue une vraie bouée de sauvetage pour les Américaines en détresse. Depuis la fin de «Roe», la petite association se retrousse les manches pour faire parvenir des pilules abortives dans les États où l’IVG médicamenteuse est bannie ou strictement encadrée (prescription obligatoire par un médecin, interdiction des téléconsultations…).
Messageries cryptées
Elle s’appuie sur un réseau de plusieurs centaines de volontaires - des militantes féministes, des pasteurs, des prêtres. Répartis de part et d’autre de la frontière, ils envoient par la poste les précieux comprimés, obtenus au Mexique ou dans d’autres pays où ils sont en vente libre. Quand cela est nécessaire, ils les apportent secrètement aux femmes dans le besoin.
«La confidentialité et l’anonymat sont les meilleurs outils.»
Pour éviter d’éveiller les suspicions des autorités (ou de proches désapprobateurs), ils utilisent des messageries cryptées pour communiquer avec leurs clientes. Comme le service est gratuit, aucune trace de transaction financière ne peut être décelée. Et les noms complets ne sont jamais échangés. «La confidentialité et l’anonymat sont les meilleurs outils», résume Verónica Cruz Sánchez.
Le développement de ce marché de l’ombre intervient au moment où le mouvement anti-avortement s’emploie à supprimer l’accès au mifépristone, l’un des deux médicaments qui permettent d’interrompre une grossesse non-voulue. Une plainte est en cours d’examen devant un tribunal fédéral d’appel à la Nouvelle-Orléans pour le retirer de la circulation. L’IVG médicamenteuse représente la majorité des avortements outre-Atlantique - 54% en 2020, selon le Guttmacher Institute, un centre de recherche spécialisé.
«Quelle que soit l’action des tribunaux ou des États, ces pilules resteront toujours accessibles par des voies alternatives, en marge du marché traditionnel.»
«Quelle que soit l’action des tribunaux ou des États, ces pilules resteront toujours accessibles par des voies alternatives, en marge du marché traditionnel», relativise Elisa Wells, cofondatrice de Plan C, un site qui compile les différentes manières d’obtenir les médicaments, même là où ils sont interdits. Des réseaux et associations féministes diverses, comme Las Libres, font partie des circuits alternatifs évoqués par l’Américaine.

«Business florissant»
Autre option: les services de télémédecine internationaux, qui échappent aux limitations imposées par les États conservateurs sur les consultations à distance. Le plus connu est Aid Access, une ONG autrichienne créée en 2018. Après la révocation de «Roe», le nombre de demandes sur son site a explosé pour atteindre 4000 par jour. Celles-ci sont traitées par une équipe médicale, qui envoie les comprimés par courrier depuis une pharmacie installée en Inde.
«Différentes lois pourraient être utilisées contre les volontaires, car ils effectuent un service médical sans licence et fournissent des médicaments non autorisés.»
En outre, d’innombrables sites spécialisés dans la vente de génériques ont vu le jour ces derniers mois. Non opérés par des professionnels de santé, ils ne requièrent aucune ordonnance de la part des acheteurs. «C’est un business florissant», glisse Elisa Wells. Et sûr? «Jusqu’à présent, aucun produit que nous avons acheté pour le tester n’a posé problème. La plupart de ces sites proposent des médicaments déjà très largement utilisés dans le monde entier.»
Les risques judiciaires encourus par les acheteurs dans les États où l’IVG est interdite sont difficiles à évaluer. Pour les volontaires qui participent à la livraison des comprimés, c’est une autre histoire. «Différentes lois pourraient être utilisées contre eux, car ils effectuent un service médical sans licence et fournissent des médicaments non autorisés», rappelle Elisa Wells.
Verónica Cruz Sánchez assure qu’aucun de ses volontaires aux États-Unis n’a été inquiété par la justice pour le moment. Un an après la fin de «Roe», la fondatrice dit recevoir «entre quarante et cent» demandes tous les jours de la part d’individus vivant sur le sol américain. Et cela n’est pas près de s’arrêter.
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