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ÉditorialLe chalet de la Grande Cariçaie n’est pas marseillais

Il y a deux ou trois choses que je me suis dites autour de l’actualité sur les rives du lac de Neuchâtel. D’abord, que je connaissais bien mal cette Grande Cariçaie et qu’il faudrait que j’y retourne faire un tour. J’ai ensuite essayé de me mettre dans la peau d’un propriétaire d’un de ces fameux chalets et j’en ai conclu qu’à leur place moi non plus je n’aurais pas très envie qu’on m’en expulse un siècle après m’avoir permis de le construire.

Enfin, en tant qu’amoureux du bâti vivant du XXe siècle, et même si Patrimoine suisse pense que non, je me suis demandé si ces constructions avaient une quelconque valeur architecturale. Juste au moment où le canton de Vaud classe enfin tout un ensemble de constructions autant pour leur esthétismec’est un critère subjectif –que pour l’histoire qu’elles racontent, témoins qu’elles sont d’une époque. Enfin, évidemment, je comprends aussi ceux qui rêvent que ces rives redeviennent vierges.

Réserve naturelle et habitat populaire de détente font-ils pour autant toujours mauvais ménage? On peut partir dans le Grand Sud pour étudier cette question. Même si les échelles ne sont pas forcément les mêmes. Et raconter les fameux cabanons. Fruits d'une implantation anarchique dans les calanques ou même dans la ville de Marseille, le cabanon est une construction modeste, de plain-pied, grande comme «un mouchoir de poche». Du béton que l’on a mélangé à l’eau de la mer. Là où les ouvriers des usines étaient logés au début du XXe siècle, quand on ne partait pas en vacances.

«J’ai essayé de me mettre dans la peau d’un de ces fameux propriétaires»

Dans ce dédale de calcaire, face au bleu turquoise, les cheveux au mistral, les gens de Morgiou, Sormiou et autres Sugiton ont longtemps résisté à l'arrivée du parc national. Et même si les Marseillais adorent traiter ces cabanonniers de privilégiés, qu’ils les accusent régulièrement – et souvent à tort puisqu’au bénéfice d’une autorisation d’occupation temporaire – de privatiser l'espace public, les Phocéens tiennent à ces constructions. Même si la loi sur le littoral a imposé la destruction de certaines d’entre elles.

Sur une vidéo de l’INA datant de 1979, des cabanonniers gouaillards et machistes racontent et chantent en «gansaillant» une bouillabaisse au feu de bois: «Le cabanon, ça se raconte pas; on vient y faire tout un tas de choses qu’on sait pas expliquer […] venez si vous avez l’occasion, on vous y englobera, et c’est pas sûr que vous retourniez ailleurs.»

Aujourd’hui, il y a même «la Cagole, la bière du cabanon» pour parachever un storytelling qui plaît autant aux locaux qu’aux bobos. Si les associations de chaletistes du lac de Neuch’ veulent sauver leurs résidences secondaires, ils doivent eux aussi partager une histoire universelle.