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Déambulation théâtraleLe chantier, terrain de jeu pour sonder le monde

Grand architecte du théâtre immersif, Stefan Kaegi a installé sa «Société en chantier» dans les halles de Beaulieu. Critique.

Répartis en huit groupes, les participants déambulent dans un chantier théâtralisé.
Répartis en huit groupes, les participants déambulent dans un chantier théâtralisé.
JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Le chantier comme métaphore de notre société humaine. Dans sa nouvelle création, le collectif Rimini Protokoll scrute les travers de notre contemporanéité en les comparant aux enjeux de la construction et de l’urbanisme. Mais plutôt que de les expliquer, les artistes invitent à les expérimenter sur un grand terrain de jeu. Architecte du théâtre immersif, Stefan Kaegi entraîne jusqu’à samedi dans sa «Société en chantier», spectacle déambulatoire à l’affiche de Vidy. Mais comme le théâtre lausannois est lui-même en travaux (jolie coïncidence!), la pièce a trouvé refuge dans les halles de Beaulieu.

Munis de casques bleus, jaunes puis de karaté, nous voici tour à tour ouvrier, architecte, investisseur plein aux as, avocat féru d’arts martiaux ou journaliste d’investigation. Répartis en petits groupes et guidés par huit experts (dans leur propre rôle ou interprétés par des comédiens), nous sillonnons les grandes étapes d’un chantier dans un décor plus vrai que nature façonné par Dominique Huber, maître d’ouvrage de la scénographie.

Interactions

Cernés d’une grue, d’un élévateur et divers matériaux disséminés dans l’immense halle, nous nous glissons tantôt dans la tête d’un investisseur sur le point de claquer des millions dans un Portakabin, tantôt dans le corps d’un ouvrier chinois quittant son village du Sichuan, en quête d’un emploi sur le chantier d’un stade pour les JO de Pékin. Puis, un bob vissé sur la tête, nous écoutons l’histoire d’Alvaro Rojas Nieto, ouvrier colombien tandis que nous bâtissons une tour hexagonale en bois. Plus loin, un entomologiste (si, si!) donne une conférence au département des ressources humaines.

Alvaro Rojas Nieto, ouvrier colombien, raconte sa propre histoire.
Alvaro Rojas Nieto, ouvrier colombien, raconte sa propre histoire.
JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Les groupes s’observent, se croisent et interagissent dans un ballet millimétré. Nos actions appuient le discours des experts. Un exemple? Au poste «Développement urbain», l’architecte demande aux personnes vivant en ville de lever la main. Plus loin, l’expert de l’étape «Entrepreneurs» désigne le groupe: «Regardez là-bas, les politiciens sont en train de voter!»

Points de vue multiples

Sous ses airs ludiques, le spectacle déploie une réflexion plurielle, exigeante, sur les dérives et divagations de notre société. En ces temps de crise sanitaire et économique, ces enjeux sont plus que jamais au cœur de nos préoccupations: précarité des travailleurs, corruption dans les hautes sphères, intérêts privés face à la communauté, mutations urbaines, financements opaques et délitement du sens dans des processus abscons. Ingénieux, le dispositif multiplie les points de vue et fait de chacun un acteur de ce microcosme certes théâtralisé mais nourri de faits réels, de témoignages intimes, de vécu. Chez Stefan Kaegi, le théâtre documentaire éclaire par l’expérience personnelle.

Seule (petite) malfaçon, l’abondance d’informations et le rythme soutenu laissent finalement peu de place à l’émotion dans ce chantier théâtral rondement mené.

Lausanne, Halle 10 Nord de BeaulieuJusqu’au 31 oct.www.vidy.ch

2 commentaires
    Michel Perret

    Et on ose appeler ça du théâtre !!!!

    Merci, pas pour moi