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50 ans du droit de vote des femmesLe chemin pour l’égalité civique a pris un siècle

Honte nationale ou particularisme helvétique? Chez nous, le chemin vers le droit de vote s’est hâté lentement.

1928, Berne. La Société suisse pour le suffrage féminin manifeste son mécontentement avec un escargot montrant la lenteur de son chemin vers l’égalité des droits politiques. Pourtant, ce n’est pas un gastéropode qui traîne, mais bien une société tout entière, pas près de changer.
1928, Berne. La Société suisse pour le suffrage féminin manifeste son mécontentement avec un escargot montrant la lenteur de son chemin vers l’égalité des droits politiques. Pourtant, ce n’est pas un gastéropode qui traîne, mais bien une société tout entière, pas près de changer.
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*Retrouvez ce week-end et toute la semaine notre dossier spécial sur les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse*

C’est l’histoire d’une longue marche, d’une très longe marche, durant laquelle de trop nombreuses Suissesses ont un soir serré les dents, se disant que le temps finirait par leur donner raison.

Le combat, on le fait traditionnellement remonter à 1868, quand les Zurichoises échouèrent à obtenir le droit de vote lors de la révision de la constitution cantonale. La victoire? Peut-être ce fameux 7 février 1971, quand le suffrage féminin et le droit d’éligibilité en matière fédérale sont acceptés par 65,7% des votants: cent trois ans plus tard donc.

Concurrence ?

L’avocate radicale et suffragette Antoinette Quinche a été de celles qui ont serré les dents, mais aussi jeté un regard aussi lucide que possible sur ce qu’on appelait encore «un problème». Au lendemain de l’échec vaudois de 1951 (ci-contre), elle décrivait à la Revue française de science politique une forme de convergence des oppositions: le conservatisme confessionnel, la crainte du vote féminin à gauche (ou à droite), ou la concurrence sur le marché du travail… Mais elle en voulait aussi à un effet retors de la démocratie suisse:

Plusieurs scrutins cantonaux échouent, comme ici en 1941. Les arguments opposés au suffrage féminin sont souvent les mêmes, mettant en avant la place de la femme dans le foyer.
Plusieurs scrutins cantonaux échouent, comme ici en 1941. Les arguments opposés au suffrage féminin sont souvent les mêmes, mettant en avant la place de la femme dans le foyer.
Fontanet/Cabinet des Estampes Berne

«Les femmes se sont donc trouvées en face d’une tradition démocratique masculine très ancienne, et surtout en présence de constitutions écrites ne pouvant être modifiées que par un vote du peuple masculin. Nous croyons que cette malchance n’est arrivée qu’aux femmes suisses. Dans tous les autres pays d’Europe, il a suffi d’un vote du parlement pour que le suffrage féminin soit introduit.»

Creuset ouvrier

Reprenons depuis le début. D’abord essentiellement syndical, le mouvement féministe suisse se focalise longtemps sur la condition de vie autour des usines. Ce n’est qu’en 1893 que l’égalité politique devient un des buts de la Fédération suisse des ouvrières. Une revendication reprise en 1904 par le Parti socialiste suisse, pour qui le combat passe toutefois d’abord par le droit de vote dans les commissions scolaires ou celles des bonnes œuvres. Mais à la veille de la Grande guerre, le féminisme helvète éclate, entre les ouvrières, les pionnières bourgeoises ou les groupements catholiques: lutter contre le paupérisme et la prostitution ne va alors pas forcément de pair avec une lutte pour l’égalité des sexes.

Au sortir de 1918 et de la Grève générale, quand l’Europe tout entière découvre les suffragettes, la Suisse préfère soigner la paix dans les foyers, qui deviennent une priorité des grandes associations. Persuadé que l’impulsion viendra des Cantons, le mouvement pour le suffrage féminin décroche l’organisation de suffrages dans six cantons, surtout urbains. Refus sec. Tandis que deux motions au Parlement fédéral finissent dans un tiroir.

Conservatisme crasse

Le ton de l’entre-deux-guerres est au conservatisme, à tel point qu’un discours de Lady Astor à Genève provoque une levée de boucliers. «Nous sommes encore quelques-uns à vouloir que la femme soit assise au foyer, «dévidant et filant», et songeant qu’on la trouve belle […]. Comment la femme nous demeurera-t-elle aimable lorsqu’elle aura, même le plus congrûment du monde, disputé des mérites de tels ou tels candidats?» écrit un lecteur anonyme.

L’Association suisse pour le suffrage féminin dépose une pétition de 250’000 signatures à Berne, sans autre effet. Nous sommes en 1929, la bourse s’effondre, le rouge fait peur et le fascisme grimpe: la Suisse a d’autres priorités.

Les scrutins de l’immédiat après-guerre échouent un peu partout. Le Conseil fédéral juge un projet de révision national prématuré. L’Alliance féminine s’essouffle. Le ton est encore et toujours au conservatisme, en pleine guerre froide.

L’insurrection de 1957

Pourtant, en 1957, Berne commet une bourde. Tétanisé, quelques mois après la crise de Suez et l’insurrection de Budapest, le Conseil fédéral planche sur une «défense nationale totale» et soumet au vote une obligation pour les femmes de servir dans la protection civile. Servir sans droits? Pas question. Des femmes descendent dans la rue et le projet vacille. Pour le sauver, le Conseil fédéral promet un scrutin sur le suffrage féminin national, qui est agendé au 1er février 1959. Verdict? Refus des électeurs à 66,9%. La seule lueur d’espoir du jour est vaudoise, où une votation entérine de peu le suffrage féminin cantonal. Suivront Neuchâtel (1959), Genève (1960), puis Bâle-Ville (1966).

Des démarches juridiques au Tribunal (revendiquer que le nom «Suisse» implique aussi «Suissesse») continuent lentement, mais cette fois, le vent avait tourné.

La marche du 1er mars vise à faire changer d’avis le Conseil fédéral, qui cherche à adhérer à la Convention européenne des droits de l’homme, avec des réserves sur l’égalité politique. En fait, la manifestation de 5000 personnes marque les esprits. C’est un tournant.
La marche du 1er mars vise à faire changer d’avis le Conseil fédéral, qui cherche à adhérer à la Convention européenne des droits de l’homme, avec des réserves sur l’égalité politique. En fait, la manifestation de 5000 personnes marque les esprits. C’est un tournant.
(KEYSTONE/PHOTOPRESS-ARCHIV/Str)

À l’étranger, Mai 68 donne un nouvel élan au mouvement féministe. Le Mouvement de libération de la femme se répand depuis Zurich et le Tessin, appelant à des actions plus médiatiques et visibles. Le temps de ce qu’on appelait encore des «causeries» réservées aux intéressés ou les thés militants autour des paroisses est révolu. Dans les associations pour le suffrage féminin, la nouvelle garde hausse le ton. Même la pionnière vaudoise Antoinette Quinche n’arrive plus à suivre face aux revendications qui demandent désormais l’égalité, et partout. «Les femmes sont les gardiennes du foyer et de l’équilibre familial, dira-t-elle à la Nouvelle Revue. Actuellement il y a une crise dans les mœurs, mais elle passera.»

Le 1er mars 1969, 5000 femmes marchent sur Berne, adressant une résolution au Palais fédéral qui souhaite alors adhérer à la Convention européenne des droits de l’homme, avec des réserves toutefois sur le droit de vote. Le Conseil des États fera pression en octobre suivant. En décembre, le Conseil fédéral se déclare favorable à un nouveau scrutin. Les opposants se gardent bien de donner la moindre recommandation de vote: les suffragettes d’hier sont désormais des futures électrices.

Janvier 1971, des partisanes préparent les votations à Zurich.
Janvier 1971, des partisanes préparent les votations à Zurich.
(KEYSTONE/Str)

Le 7 février 1971 donc, le droit de vote et d’éligibilité au niveau suisse est plébiscité par 65,7% des votants.

Antoinette Quinche est alors à la retraite. Elle a renoncé depuis longtemps à une carrière politique. Mais qu’importe. «Nous nous disions bien que nous finirions par obtenir le droit de vote, déclare-t-elle au lendemain du scrutin historique: «L’espoir nous faisait oublier le temps qui passait.»

Sources: Scriptorium; «Histoire de l’égalité en Suisse de 1848 à 2000», Commission fédérale pour les questions féminines; DHS; Parlament.ch

15 commentaires
    Whym

    Depuis qu’il y a des « femmes à des postes », le monde du travail est devenu plus compliqué, malheureusement 😥

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