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L’invitéLe conservateur, le progressiste et l’expérience

Olivier Delacrétaz observe des conceptions du monde divergentes.

Le conservateur s’étonne de ce que ses excellents arguments aient si peu d’effet sur le progressiste qui lui fait face. Inversement, celui-ci est consterné devant l’incapacité du conservateur à se rendre à son discours si lumineusement démonstratif. Ils sont pourtant, par hypothèse, l’un et l’autre sincèrement désireux de faire avancer le débat. Une explication possible est que la source de leur désaccord se situe en amont de l’échange d’arguments, dans leur conception même de la réalité et de la connaissance qu’on peut en avoir.

Pour le conservateur, la nature des choses ne change pas, la psychologie humaine est invariable, la raison et la morale ignorent le temps qui passe. Le conservateur se sent contemporain des héros et des philosophes de tous les temps. Il entre dans les passions des premiers et les réflexions des seconds.

Chaque expérience lui apporte un petit élément durable de vérité. Même fugace, elle féconde son intelligence, s’ajoute aux expériences précédentes et cadre ses actions.

«Le conservateur se charge de tout le poids du passé. Le progressiste, lui, n’a pas de bagages.»

Pour le progressiste, le monde s’améliore au fil du temps. Chaque étape de l’histoire humaine porte la marque du progrès en marche. Les structures mentales et morales de l’être humain ne cessent, elles aussi, de se perfectionner, ce qui fait que les penseurs et moralistes d’autrefois, trop éloignés de nos préoccupations, n’ont pas grand-chose à nous enseigner.

Même les dogmes, censément éternels, n’ont de validité que pour l’époque et le lieu où ils sont apparus. Toute expérience est enfermée dans le passé. Les relations de cause à effet qu’elle met en lumière étaient peut-être pertinentes à l’époque des événements. Elles ne le sont plus. Et le conservateur se trompe en essayant d’en appliquer les prétendues leçons au monde d’aujourd’hui. Quant à l’enseignement de l’histoire, il ne nous fournit ni leçon de vie, ni modèle à imiter, ni exemple à suivre ou à éviter. C’est juste une promenade colorée et distrayante dans un pays perdu pour toujours.

Le progressiste va toujours vers le mieux. Dans sa vision, il n’y aura plus jamais de guerre; la prochaine réforme scolaire sera définitivement la bonne, qui donnera «enfin» sa juste place à chaque élève; toute centralisation fédérale, toute fusion communale, tout accord avec l’Union européenne débouchera à coup sûr sur une politique plus équitable, plus efficace et plus transparente. Les expériences contraires? Ça, c’était avant, c’est de la préhistoire, ça ne compte pas! Attendez demain, ça va chanter de partout!

Le conservateur se charge de tout le poids du passé. Cela assure et oriente sa marche. Cela peut aussi le freiner, au point qu’il en arrive à refuser un changement que l’expérience bien comprise lui conseillerait d’accepter. Le progressiste, lui, n’a pas de bagages. Il voyage léger, juge et décide de même.

13 commentaires
    Dédé

    Les bolchéviques ont voulu créer un homme nouveau, un peu comme les progressistes depuis 40 ou 50 ans. On a vu ce que cela a donné. Laissons les peuples vivre comme ils l'entendent. Ne leur imposons pas la mondialisation s'ils n'en veulent pas, la diversité s'ils s'en sentent victimes (submersion migratoire, forte hausse de la criminalité, d'agressions, de vols, de viols en Europe depuis qu'on laisse venir n'importe qui sous prétexte de droits de l'homme pour faire plaisir à nos élites bienpensantes,...), l'économie mondialisée en diabolisant ceux qui cherchent juste à protéger p.ex. leur agriculture. S'il y a eu des progrès technologiques et scientifiques indéniables ces dernières générations, ne jouons pas avec l'ingénierie sociale. C'est une pente très dangereuse. Les progressistes ne veulent pas le comprendre. On ne dirige pas le monde avec des idéaux et des phrases bateau moralisatrices à deux balles en faisant table rase du passé, mais avec réalisme, avec respect des traditions et de nos ancêtres, avec bon sens, avec le sens du bien commun chevillé au corps. Faire fi de l'Histoire nous condamne à commettre les mêmes erreurs. Ignorer nos grands philosophes du passé est une erreur, car la nature humaine ne change pas si vite que cela. Notre monde devient trop utilitariste, sans repaires moraux, déraciné, interchangeable. Le sens du débat équitable, de la libre pensée, de la confrontation d'idées se perd. Qui n'est pas progressiste est catalogué comme infréquentable.