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Portrait de Philippe SenwaldLe dessinateur touche-à-tout est sage comme ses images

L’enfant qui n’a jamais posé ses crayons de couleur fait sourire depuis trente ans entre la presse, la télévision, les expositions et même les chocolats!

Sous l’horloge de Saint-Prex, en plein cœur du Bourg où il vit depuis de nombreuses années, le dessinateur Philippe Sen a toujours le regard tourné vers un nouveau projet.
Sous l’horloge de Saint-Prex, en plein cœur du Bourg où il vit depuis de nombreuses années, le dessinateur Philippe Sen a toujours le regard tourné vers un nouveau projet.
PATRICK MARTIN

On imagine un dessinateur de presse dans un coin d’atelier, perdu dans ses pensées pour trouver le gag qui fera mouche dans la prochaine édition du journal, entre deux volutes de fumée. La caricature, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, ne colle pas du tout à Philippe Senwald, trente ans de dessins au compteur et qui se définit davantage comme un «petit patron» qui vit de son coup de crayon plutôt qu’un artiste qui rêve de changer le monde. «Tous les enfants de quatre ans adorent dessiner mais passent à autre chose à un moment donné, comme le foot ou la musique. La différence avec moi est que je n’ai jamais arrêté tant ce moyen d’expression est en moi.»

Bien décidé à en faire son métier, il trouve un compromis avec sa maman qui s’inquiète de voir son fils devenir un «crève-la-faim». Il embrasse la profession de dessinateur… en chauffage, mandat qui l’occupe encore régulièrement. «À l’époque, les stars étaient Burki et Barrigue, les places dans les quotidiens se comptant à peine sur les doigts des deux mains. J’ai compris que si je voulais me lancer à fond dans cette passion, il faudrait faire un pas de côté et toucher à tout pour en vivre.» À écouter les étapes de son parcours, on pense à un adepte du slalom géant, passant dans la même journée des aventures d’un Père Noël en été dans «24 heures» à une carte de vœux pour une PME. Avec un fil conducteur, toujours, celui de l’humour. «Je n’ai pas la prétention de faire rire, mais si je peux juste provoquer un sourire chez la personne qui va tomber sur un de mes dessins, alors que je suis heureux.»

«La gentillesse incarnée»

Penser à un caricaturiste, c’est aussi deviner en lui cette volonté de faire tomber les puissants, de dénoncer le grand capitalisme. Pas lui, qui s’exprime au fil des ans dans le «Courrier patronal», la «nouvelle revue» de l’ancien Parti radical vaudois, avant de connaître «son» best-seller: «Le petit Broulis illustré» (16’000 exemplaires). Autant de faits d’armes qui ne font pas de lui le plus gauchiste des dessinateurs romands! «J’ai eu ce désir d’être un vrai patron, d’appartenir à ce cercle et à ce qui va avec, comme la voiture, une certaine réussite sociale. Ça m’a passé.»

Raillé parfois par la «confrérie» pour ce côté businessman ou «de droite», Philippe Senwald n’a pas les dents aussi longues que certains le disent. Un fait confirmé par le directeur de GastroVaud, Gilles Meystre, son ancien chef engagé aux côtés des restaurateurs en colère: «Ce type, c’est la gentillesse incarnée, toujours subtil et pince-sans-rire. Lorsque je dirigeais la «Nouvelle Revue» et que je lui ai proposé d’en devenir le dessinateur, j’insistais toujours pour qu’il force le trait et soit plus incisif. Il n’a jamais obéi!» Il confesse d’ailleurs, confus, une seule brouille: avec «l’intouchable» Jean-Pascal Delamuraz, ce qui lui a valu l’unique avertissement de la part d’une hiérarchie!

«Je n’ai pas la prétention de faire rire, mais si je peux juste provoquer un sourire chez la personne qui va tomber sur un de mes dessins, alors que je suis heureux.»

Philippe Senwald, dessinateur multisupport

Sen présente la caractéristique d’avoir eu son nom inscrit en lettres grasses dans des journaux au Québec, en Belgique, en Suisse évidemment, mais c’est à côté de chez lui que le citoyen de Saint-Prex s’est éclaté pendant dix ans, comme dessinateur attitré du «Journal de Morges». «On m’a donné carte blanche et j’ai eu ce bonheur d’avoir les retours directs des gens que je croquais chaque vendredi. Mais au bout du quinzième gag sur le Centre aquatique, j’ai voulu partir avant de tourner aussi en rond que ce projet…»

Boudé par la RTS

Partir vers la Belgique notamment, appelé par la chaîne publique RTBF tombée sous le charme d’une série d’animation qui met en scène l’un de ses personnages fétiches, «Luchien». «C’était à la fois passionnant et épuisant, car il y a eu ce côté indescriptible de voir ses idées prendre vie à l’écran, mais aussi la quête incessante de financement. La série a été diffusée dans vingt pays, sauf en Suisse où la RTS n’a jamais donné suite à mes demandes de rendez-vous.» Le «gentil» que ses amis décrivent tous ne le dit pas trop fort, mais ce qu’il a ressenti comme du dédain de la part des décideurs de la Tour genevoise l’a blessé et la cicatrice n’est pas totalement refermée. Mais même s’il s’exprime à travers un chien, Sen ne mord jamais.

Véritable vedette dans son pays pour son duo des Frères Taloche, son acolyte Bruno a écrit les textes de «Luchien». Il dépeint «un homme sensible, généreux, à l’enthousiasme qu’il faut parfois freiner, car il est toujours dans ses idées. Ces 78 épisodes sont le fruit d’un projet magnifique, dont l’humour absurde a parlé aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Ça m’a permis de lui faire visiter la Belgique, avec toujours cet œil qui s’illumine à la moindre découverte.»

Tintin, qu’il a détourné dans une parodie illustrée, fait bien sûr partie des inspirations de jeunesse, mais loin derrière l’Argentin Mordillo, dont les posters ornaient de nombreux murs dans les années 80. «C’est la référence absolue pour moi et j’ai eu la chance de le rencontrer avec l’aide du hasard. À un moment donné, sur une terrasse de Nice, il m’explique qu’il a exposé partout dans le monde sauf en Suisse.» Ni une ni deux, Sen lance des coups de fil et parvient à convaincre la légende de prendre possession du château de Saint-Maurice: un carton avec plus de 16’000 entrées. «C’était d’abord un redoutable homme d’affaires, qui vivait à Monaco et qui avait l’œil sur la vente de tous ses produits dérivés. Le dernier jour, il m’a offert deux originaux, ce qui représente un véritable trésor à mes yeux.»

Calendrier et chocolats

Comme le pêcheur qui lance plusieurs cannes dans le Léman en attendant que l’une d’elles «morde», Sen tourne facilement la page de ses succès et après trente ans de carrière parle de ses nouvelles idées avec l’enthousiasme d’un adolescent. Un calendrier de l’Avent, des chocolats en forme de tétines de vache, bientôt la production d’une minisérie sur la chaîne valaisanne Canal 9. Et le dessin de presse. «Je crois malheureusement que son avenir est funeste. Le journal papier est en déclin, l’humour se paie désormais en vies humaines et plus personne ne voudra prendre le risque de faire une place aux caricaturistes.»