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Industrie du jeuLe difficile marché du jeu vidéo «made in Geneva»


Entre créateurs solitaires et studios bien implantés, le terreau genevois est riche en créations vidéoludiques.
Mais sont-elles rentables?

A Genève, les développeurs de jeu rivalisent d’ingéniosité et d’innovation pour percer dans ce milieu impitoyable.
A Genève, les développeurs de jeu rivalisent d’ingéniosité et d’innovation pour percer dans ce milieu impitoyable.
Getty Images

Dans le canton des banques et des ONG, un petit secteur trépigne, s’agite, fourmille. Il innove et s’adapte. C’est qu’il n’a pas le choix: encore confidentiels, les jeux vidéo «made in Geneva» doivent redoubler d’inventivité pour se faire une place sur nos smartphones, tablettes et ordinateurs. Mais comment concurrencer des mastodontes comme Ubisoft, Blizzard ou Electronic Arts, riches à milliards, qui dégainent les sorties et les mises à jour plus vite que leurs ombres? Comment se démarquer dans un marché saturé, hautement concurrentiel, sans pitié et international? Quelques Genevoises et Genevois inspirés ont trouvé la recette.

Souplesse et innovation

Rue de la Muse, à Plainpalais, Shaban Shaame et son équipe s’activent. Au sein de son studio EverdreamSoft, le trentenaire surfe sur la blockchain (ndlr: mode de stockage et de transmission de données protégés contre toute modification) pour assurer à ses créations vidéoludiques la pérennité qu’elles méritent. Comment? «Sur notre jeu «Spells of Genesis» (lire encadré ci-dessous), nous avons créé des éditions limitées de certains personnages, que nous avons mis en vente. La blockchain leur donne plus de valeur: même si le jeu disparaît, le personnage restera pour toujours dans le porte-monnaie virtuel de l’acquéreur.»

L’utilisation de la blockchain, pour l’heure majoritairement cantonnée à l’achat et la vente de cryptomonnaie, est la grande fierté du Genevois. Il est, en 2015, le premier au monde à introduire son usage dans un jeu vidéo. Verdict? Shaban est convaincu. Tellement convaincu qu’il participe à la fondation de l’association genevoise Blockchain Game Alliance, qui promeut, aux côtés de géants du jeu vidéo comme Ubisoft et AMD, l’utilisation de la blockchain dans la florissante industrie. Pour le Genevois, le succès d’EverdreamSoft vient de son innovation et de son anticipation. «Nous avons commencé les jeux sur mobile en 2010, aux débuts du free to play. Puis les gros studios se sont emparés de ce créneau. Nous avons alors décidé de nous réinventer grâce à la blockchain, qui est un marché naissant. Je pense que dans cinq ans, les multinationales s’y mettront. Notre force est de nous positionner avant elles.»

«Serious games»

L’entreprise ITycom, fondée en 2008 à Genève, a choisi une tout autre voie pour faire sa place au soleil. L’entreprise s’est imposée à l’international dans le très confidentiel domaine des «serious games» (jeux sérieux). L’appellation sonne comme un oxymore et le néophyte s’interroge: un jeu sérieux, mais pourquoi? Vincent Gaillard, responsable pédagogique et game designer, explique: «Il s’agit d’un dispositif d’apprentissage qui utilise les mécanismes d’un jeu vidéo et les met au service de la formation. La dimension pédagogique est obligatoire. Nous devons faire passer un message, qui doit être compris. C’est à l’opposé d’un jeu vidéo ludique, dont la fonction première est de divertir.» Alors, si vous venez d’être engagé dans une banque et que vous devez assimiler toutes les ficelles relatives à la vente d’un contrat de crédit à la consommation, ITycom et son serious game entrent en piste. Louis Vuitton, Nestlé, le CICR et la SNCF – entre autres – ont formé leurs collaborateurs (mais sans les divertir!) grâce aux bons soins de l’entreprise genevoise.

Créateurs solitaires

Les studios bien implantés dans le tissu économique genevois ne sont pas les seuls à se développer. Dans leur salon, dans les bars (ça, c’était avant), ou au sein de game jams – hackathon dont le thème principal est le jeu vidéo –, ils sont nombreux à coder, designer, créer.

À 31ans, Marcio-Jo Bastos est un développeur compulsif. Avec un ami, il a fondé Myoubouh Corp en 2013. Ils se sont spécialisés dans la réalisation de jeux en 2D. En sept ans, cinq projets voient le jour: de «Vairon’s Wrath», jeu d’aventure à la «Zelda», à «Myoubouh Catch», jeu de réflexion et d’observation, la liste est longue. Les deux Genevois font ponctuellement appel à des free-lances, qu’ils paient de leur poche. Actuellement sans emploi, la charge financière est lourde. Commercialisés sur la plateforme Steam, les jeux du duo rapportent un peu d’argent, «de quoi payer l’assurance maladie», plaisante Marcio-Jo. «Multiplier les licences permet de toucher une sorte de revenu cumulé, détaille-t-il. Lorsque Steam propose notre jeu à un prix soldé, alors nous sommes sûrs de le vendre. Mais de là à en vivre… en Suisse, c’est très difficile.»

Tristan Siodlak, 31ans, est lead 3D artist (spécialisé dans le rendu visuel d’un projet en 3D) et a modélisé la nouvelle Comédie grâce à la réalité augmentée. Passionné, il espère un jour monter son studio. Après avoir tenté, sans succès, d’obtenir une subvention octroyée par une fondation privée, le jeune homme économise pour engager un développeur. «Mon métier est très proche de la création de contenu vidéoludique, mais il me manque des compétences. À terme, mon ambition est bien sûr de vivre de la création de jeux vidéo. Mais c’est difficile.»

Fédérer la communauté

Comme lui, beaucoup de passionnés attendent leur heure. Ils sont nombreux dans le canton. Alors, à la faveur d’initiatives personnelles ou collectives, les choses s’organisent.

Cem Koker, informaticien de 41ans, est depuis 2016 l’organisateur de rencontres mensuelles pour afficionados de jeux vidéo indépendants. Quatre ans plus tard, l’organisation compte plus de 300 membres. Leur point de chute? Le Coyote Bar, à deux pas de l’hôpital. Une preuve pour Cem Koker de l’importance de ce secteur dans le canton. L’informaticien espère attirer l’attention des autorités et les encourager «à créer un fonds culturel pour la création de jeux vidéo ludiques. Il y a ici beaucoup de professionnels talentueux qui se lancent mais, faute de moyens et d’encadrement, ils lâchent en cours de route. C’est dommage.»

Un secteur d’avenir

Malgré des parcours bien différents, Jeremy Gobet et Arnaud Gattlen œuvrent ensemble pour l’essor du jeu vidéo «made in Geneva». Organisateurs de l’édition genevoise de la Global Game Jam (GGJ), qui rassemble chaque année toujours davantage de participants, ils espèrent attirer l’attention du public. «La communauté est encore jeune et fragile en Suisse romande. La GGJ fait figure de noyau autour duquel les passionnés se rassemblent et peuvent échanger.» La rencontre annuelle permet à des passionnés de divers horizons professionnels (développeurs, musiciens, graphistes, game designers…) d’interagir et de constituer un réseau.

Leur ambition? Donner au jeu vidéo toute la place qu’il mérite sur la scène culturelle genevoise. «Il est considéré comme un secteur «peu noble», voire marginal. Au cours de la dernière décennie, c’est pourtant devenu la première industrie de divertissement mondial. Le jeu vidéo est le 10eart! La Suisse doit s’en rendre compte.»

2 commentaires
    jean

    Une industrie florissante des jeux vidéos, pédagogiques ou non, pourrait rapporter beaucoup d`argent a Geneve et il serait donc bien de la soutenir financierement.