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Le «faiseur de Suisses» continue de croquer ses compatriotes

Rolf Lyssy à Zurich, la ville où il est né et a travaillé toute sa vie.
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«J'ai toujours su que je voulais faire du cinéma.» Rolf Lyssy le déclare entre deux feuilles de salade aussi naturellement que s'il demandait le sel. Une évidence, rien de tapageur ni de fanfaron. Le cinéaste le plus vu de Suisse n'en a d'ailleurs pas les atours: veston en velours côtelé, chemise à carreaux, lunettes à l'élégante monture, il savoure, en discret gentleman-farmer de 83 ans, le succès alémanique de sa nouvelle comédie, «Die letzte Pointe», à voir en Romandie sous le titre d'«Une dernière touche».

Cent mille spectateurs outre-Sarine depuis novembre, soit son plus gros score depuis «Les faiseurs de Suisses», sa satire de 1978 qui réunit un million de ses compatriotes dans les salles obscures. Un record inégalé, inégalable, «bien que beaucoup de gens aient voulu me convaincre du contraire. J'ai essayé de donner une suite. L'histoire se serait passée aux États-Unis, où le personnage joué par Walo Lüönd se serait reconverti en loueur de chalets. J'ai passé trois années sur le scénario. Le jour où j'ai compris que le récit ne fonctionnait définitivement pas, je suis tombé en dépression.»

Il n'est pas facile d'avoir du succès chez soi. Ou alors Rolf Lyssy est-il trop scrupuleux, méticuleux? «Propre en ordre», comme les fameux chefs de service des «Faiseurs de Suisse»? Au fil d'une exquise conversation qu'il a accepté de mener en français après bien des atermoiements («je crains de n'être pas assez précis»), le Zurichois donne l'impression d'avoir souvent ménagé aventure et sécurité, individualisme et collectivité, notoriété et discrétion.

Comme d'incarner, avec Fredi Murer, Markus Imhoof et d'autres jeunes réalisateurs, le «nouveau cinéma alémanique» des années 1970, mais d'apprécier pleinement sa seule renommée, le succès venu. D'adorer le cinéma italien et américain mais n'avoir jamais réellement imaginé tenter sa chance ailleurs qu'en Suisse, «car je ne veux raconter que ce que je connais». D'admirer le choix de son frère, parti vivre en Israël dans un kibboutz à l'âge de 18 ans, mais d'assumer sa réticence à dépendre de ses semblables. Un trait de caractère qui a rendu conflictuelle toute sa carrière de cinéaste helvétique subordonné aux cordons de la bourse fédérale, à Berne. «Quand le film sort, c'est mon nom qui se retrouve sur l'affiche, pas celui de la commission. Elle a d'ailleurs refusé de financer «Les faiseurs de Suisses». Et, pour «Une dernière touche», certains se sont demandé s'il était judicieux d'aider un cinéaste de plus de 80 ans!»

Regard distancié

Enfant, Rolf Lyssy a déjà bataillé entre la douceur de la norme et le frisson de la singularité. «J'ai quitté Zurich pour un petit village, Herrliberg. C'était comme arriver sur une autre planète. Pour les autres gosses, j'étais l'étranger, citadin et Juif, deux raisons de me regarder différemment. J'essayais de m'adapter pour me faire accepter, mais je voulais aussi rester proche de mes racines.» Celles-ci remontent loin à l'est, peu avant les pogroms du début du XXe siècle, quand ses grands-parents maternels et paternels fuirent respectivement la Biélorussie et l'Ukraine. «Je n'ai pas eu une éducation religieuse, je ne suis moi-même pas pratiquant. Mais j'ai sans doute développé un regard un peu distancié sur la société suisse.» Il conserve un souvenir chaleureux de son père, marchand de prêt-à-porter, qui l'emmenait au cinéma savourer des Walt Disney et des Chaplin, et accueillit avec bienveillance la décision du fiston de faire de la caméra son métier. «Ce n'était pas si rebelle, le cinéma. Dans les années 1940 et 1950, il y avait toute une économie du film national. Les gens n'avaient pas la télé et se rendaient en masse dans les salles, au point que celles-ci aidaient à la production des œuvres. Il y avait de grandes vedettes alémaniques.»

En l'absence d'école spécialisée, Rolf Lyssy suit un apprentissage de photographe et fait du théâtre en amateur. Son premier court-métrage, en 1968, «Eugen heisst wohlgeboren», porte plus la marque de son style que d'une éventuelle révolte idéologique. «J'étais à gauche, oui, mais surtout dans une optique antifasciste. Vous savez, au printemps 1968, je travaillais sur mon film et mon fils Elia est né, c'est surtout ce que je retiens.»

Au fait, le succès l'a-t-il rendu riche? «Tout le monde me croit millionnaire, sourit-il. Certains le sont devenus, pas moi. Je n'ai participé aux «Faiseurs» qu'à hauteur de 30'000 francs. J'étais au bout de la chaîne. En quarante ans d'exploitation, j'ai touché environ un demi-million. Mais, à chaque nouveau projet, c'était la même galère.» Le carton du film a, en revanche, modifié le regard de certains confrères. «Je devenais suspect. On disait que mon succès était usurpé parce que j'avais fait une comédie.» Et de déguster d'autant plus la réussite de sa «Letzte Pointe», tableau savoureux et piquant sur la fin de vie. Une «dernière touche» personnelle après une première mort, ou presque. «Ma dépression de 1998 m'a éteint pendant six mois, littéralement. Je n'arrivais plus à penser, encore moins à lire ou à écouter de la musique», déplore celui qui tint durant treize années les baguettes dans un groupe de jazz lounge. Il raconta ses ténèbres, heureusement passagères, dans une autobiographie, «Swiss Paradise», du titre de son film maudit, cette suite des «Faiseurs de Suisses» qu'il ne tournera jamais. L'aimable Rolf Lyssy a appris à ses dépens qu'il ne faut pas revenir sur les lieux de son hold-up.

«Une dernière touche», sortie romande le 18 avril.