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Le génie des formes à l'origine des célèbres machines Hermès

Lausanne , 10 mars 2017, Richard Authier, designer chez Paillard-Bolex. Il a travaillé sur les machines à écrire Hermès et les caméras Bolex.
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A bientôt 92 printemps, Richard Authier se souvient comme si c'était hier de ce magnifique jour de 1944. L'Europe avait beau être à feu et à sang, les affaires de la maison Hermès Paillard étaient florissantes face à ses concurrents, tous réquisitionnés par l'effort de guerre. Le fleuron industriel sainte-crix et yverdonnois exportait ses robustes machines à écrire vers les Etats-Unis, la Russie et l'Allemagne. Et ce n'était que le début. Lui, n'est alors qu'un jeune dessinateur technique de 19 ans, venant d'une fabrique de charrues pour vignes. – «Vous savez dessiner?» – «Euh, ma foi oui. Perspectives classiques et américaines.» – «Parfait. Vous commencez le 15.» La famille Paillard venait sans le savoir d'engager un pionnier. Autodidacte, passé par les Beaux-Arts et passionné, Richard Authier commence comme «adjoint du premier constructeur de machine», puis «dessinateur industriel», chef d'équipe, puis unique «designer» du fleuron industriel nord-vaudois à une époque où ce métier n'existait pas vraiment encore.

Resté dans l'ombre, il a pourtant sculpté – à partir de kilos de terre glaise – l'habillage de toute la gamme des célèbres machines à écrire. La Baby, l'Hermès 3000. Des noms entrés dans la légende littéraire et journalistique du XXe siècle. Excusez du peu: leurs cylindres ont vu naître des œuvres de Hemingway, de Kerouac ou de Steinbeck. Entre autres. Début mars, la paire utilisée par le Pulitzer texan Larry McMurtry s'est arrachée à 37 500 $ aux enchères à Dallas. «Pensez, ça m'a fait revenir toute une vie, comme un ami oublié», sourit aujourd'hui le retraité.

«Chez Paillard, on était un petit bureau à part dans cette grande maison. Pour nos patrons, l'esthétique industrielle était un luxe. Il fallait seulement donner une image robuste, conforme à la tradition suisse.» Seulement, Richard Authier est un admirateur de la Renaissance multipliant les liasses de croquis et les toiles sans jamais vraiment percer. C'est un artiste dans l'âme qui griffonne partout les mots «détail dans l'ensemble». Et à l'heure du triomphe de la mécanique pure, il ne peut concevoir la machine que comme un prolongement de l'être humain. Elle doit se faire oublier. S'intégrer. Faire disparaître les rouages et ne se limiter qu'à une forme parfaite. «On ne réussit que quand la fonction s'utilise automatiquement, sinon c'est purement commercial.»

«Regardez cette manette.» Il joue avec sa propre Hermès, rachetée 50 francs aux puces à la Riponne. «Je l'ai dessinée pour qu'elle s'intègre toute seule dans la main. Le geste doit être naturel. Les formes ensuite s'imposent par le jeu intellectuel: des droites et des courbes. La couleur? On l'a cherchée sur des gammes et des gammes de vert-bleu. C'est une teinte qui calme.» Paillard aurait préféré le noir.

«L'esthétique industrielle était encore un luxe. Chez Paillard, il fallait seulement donner une image robuste, conforme à la tradition suisse»Richard AuthierAncien designer des appareils d'Hermes Precisa

«Tout ce qui comptait, c'était la solidité des matériaux. L'armée américaine ne prenait que les appareils résistants à une chute de 8 mètres. Ça a marché. Une équipe est revenue du pôle Nord en disant que nos machines fonctionnaient encore même après être tombées à l'eau.»

La révolution du cinéma amateur

Richard Authier commence par bosser sur les derniers tourne-disques de la maison. Puis les radios. Les Hermès. Et enfin la fameuse caméra Bolex 150. Un petit bijou prévu pour le siècle et demi de la firme, mais redessiné rapidement après l'introduction du Super 8 par Kodak. Avec les 155, les 160 et les Macrozoom, c'est une révolution pour le cinéma amateur. La poignée, le poids, la lunette, les commandes: tout doit éviter les torsions de nuques au cinéaste en herbe. Authier, l'artiste-anatomiste, est au sommet de son art. La caméra 150 reçoit le Prix du design du Museum of Modern Art de New York. Mieux. Trois ans plus tôt, Max Bill disait de lui à l'Expo 64 qu'il «était le seul à savoir bosser».

Les Trente Glorieuses ont toutefois une fin. Paillard-Bolex, la plus grosse entreprise de Suisse romande, est rachetée par l'Autrichien Eumig en 1974 et Richard Authier l'apprend, un brin étonné, alors qu'il tourne un film sur un toit. A l'entendre, la suite n'est qu'une liste de projets avortés. Une imprimante couplée à un clavier, une Hermès avec écran, un gigantesque ensemble de bureau, une liseuse électronique de partitions, un téléphone sans fil et un paquet d'idées qui passent à peine le stade de prototypes cette fois-ci conçus en plastique formés à l'air chaud. Il faut faire vite. «Vous voulez que je vous dise? C'était trop tard. On n'était trop loin des composants. La technique évoluait trop vite. Et surtout il y a eu beaucoup de conservatisme. Ils ne croyaient pas à l'électronique. Rien de nouveau ne sortait tant qu'un produit marchait.»

«Cette entreprise, c'était ma vie»

En 1981, c'est l'italien Olivetti qui rachète Hermes Precisa International. «En fait ils voulaient seulement se débarrasser d'un concurrent», regrette Richard Authier. «C'est terrible une usine qui se décrépit. Surtout celle-ci. On avait commencé avec une copie de Remington! C'était la réussite, l'avenir technologique du Jura.» Pour en arriver à des locaux déserts et des regards qui se perdent. «On venait nous vider les tiroirs pendant la nuit. C'était dur. Je suis resté jusqu'à la fin. Apparemment quelqu'un avait dit «de ne pas toucher à Authier». Cette entreprise, c'était toute ma vie.»

Elle le lui a peu rendu, assure-t-il. Le petit dessinateur a toutefois hérité d'un regard unique sur ce qui a fini par devenir le design suisse. «Aujourd'hui ça se confond avec le stylisme. On produit des objets vides à l'intérieur. Alors qu'au contraire, le design, c'est désigner un objet par sa pratique. Ça n'a rien à voir avec du dessin.»