Passer au contenu principal

InterviewLe Grand Sourd ne l’était pas tant que ça

Le musicologue Vincent Arlettaz avance l’hypothèse d’une intoxication aux médicaments qui remet en question bien des conceptions sur la surdité de Beethoven et sur son œuvre.

Vincent Arlettaz est chercheur et directeur de la Revue Musicale de Suisse romande.
Vincent Arlettaz est chercheur et directeur de la Revue Musicale de Suisse romande.
Patrick Martin

Vincent Arlettaz a rédigé une vaste thèse d’habilitation à l’harmonie chez Beethoven, consacrant vingt ans d’études sur un compositeur qui nous réserve encore bien des surprises.

Dans les deux derniers numéros de la «Revue musicale de Suisse romande», vous consacrez un feuilleton captivant à la surdité de Beethoven. N’a-t-on pas tout étudié et tout dit à ce sujet?

La littérature est pléthorique, et il circule encore énormément de légendes sur lui, dont certaines nées de son vivant. On a beaucoup insisté sur sa surdité. Une bonne couche de romantisme s’y est ajoutée – dont celle de Wagner affirmant que la surdité aurait libéré son imagination des contraintes matérielles! Mais on aurait pu aussi relever les témoignages qui montrent que Beethoven a eu des périodes de rémission. Il a pu disposer de repères auditifs qu’il a exploités jusqu’à la fin. Cette surdité en partie réversible exclut toute cause traumatique. On sait que Beethoven était sujet à de multiples pathologies et qu’il exagérait les posologies de ses médecins. Il se shootait aux antidouleurs, notamment la saliciline, le précurseur de l’aspirine. Or des recherches récentes ont montré que les salicylates à haute dose pouvaient détruire les capacités auditives. Cette hypothèse d’intoxication reste à creuser.

«Même avec une mémoire auditive exceptionnelle, je ne crois pas qu’on puisse composer pendant vingt ans en étant sourd absolu.»

Vincent Arlettaz, musicologue et musicien, spécialiste de Beethoven

Mais qu’est-ce que ça change fondamentalement sur sa musique?

Cela brise deux conceptions tenaces et contradictoires. L’une qui expliquerait les bizarreries et les dissonances de certaines œuvres de la dernière période comme étant dues à la surdité – à l’époque il passait pour un fou! –, et l’autre qui en ferait un avantage. Même avec une mémoire auditive exceptionnelle, je ne crois pas qu’on puisse composer pendant vingt ans en étant sourd absolu. Et s’il a pu correctement percevoir l’effet de ses harmonies sur ses auditeurs, ses recherches sont intentionnelles et cela conforte sa position comme source de la modernité.

Redonner à Beethoven une dimension humaine

Est-ce que cette piste médicale a influencé votre analyse?

Oui, clairement. Et si j’ai pris autant de temps à avancer, c’est que j’étais bloqué sur ces questions. Comme pour la chapelle Sixtine, une fois enlevées toutes les strates ajoutées à chaque époque, il en ressort des couleurs plus vives et une vision plus humaine du personnage. La musique de Beethoven reste l’une des plus difficiles à analyser. Elle est d’une richesse et d’une liberté folles, ça part tous azimuts. Il y a une énorme amplitude sur l’ensemble de sa production, mais aussi d’une œuvre à l’autre. Qu’elle soit héroïque ou douce, elle nous transcende par son intensité.