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Production lyrique bouleverséeLe Grand Théâtre ose l’opéra sans orchestre

Situation sanitaire oblige, avec «L’Affaire Makropoulos», l’OSR déserte la fosse pour surgir dans les haut-parleurs avec une captation réalisée en juillet. Shocking?

Scène de «L’Affaire Makropoulos», opéra de Leos Janácek qui sera joué au Grand Théâtre dès le 26 octobre prochain.
Scène de «L’Affaire Makropoulos», opéra de Leos Janácek qui sera joué au Grand Théâtre dès le 26 octobre prochain.
ANNEMIE AUGUSTIJNS

La pandémie qui nous occupe tant a la faculté de rendre réel l’improbable. Qui aurait pu imaginer, par exemple, un opéra se dévoilant au public sans la présence physique de l’orchestre? Qui aurait pu prévoir une production lyrique avec une fosse vidée de ses pupitres et de ses musiciens pour des raisons sanitaires? Ce scénario un temps invraisemblable se concrétisera pourtant au Grand Théâtre, dès le 26 octobre prochain, avec une pièce de Leos Janácek, «L’Affaire Makropoulos», délestée d’un composant a priori intouchable. À cette occasion et pour toutes les représentations prévues à l’affiche, l’Orchestre de la Suisse romande se fera entendre autrement, par le biais de haut-parleurs posés précisément à sa place habituelle, au cœur de la fosse. Dans la salle, on entendra alors une captation instrumentale réalisée il y a plusieurs mois déjà, tandis que le chef d’orchestre, lui, sera bien présent pour guider les artistes sur scène.

Le risque d’un cluster

Un rien cocasse, le scénario fera sans doute grincer des dents. Puristes et sceptiques verront là une rupture du contrat tacite qui lie le spectateur à une maison lyrique. Car, voyons, cet art total qu’est l’opéra ne pourrait être considéré comme tel en l’absence d’une pièce aussi cruciale. Mais le contexte contraignant impose cela pour lutter contre le virus. «Nous n’avions tout simplement pas le choix, explique le directeur général de l’OSR, Steve Roger, et nous n’avons pas adopté cette solution de gaieté de cœur. La fosse du Grand Théâtre aurait permis une distanciation possible entre les musiciens. Le problème se situe ailleurs, dans la hauteur de cet espace: pour beaucoup de musiciens, et je pense tout particulièrement aux cuivres et aux bois, qui ne peuvent pas jouer avec un masque de protection, le plafond se situe à une trentaine de centimètres seulement au-dessus de leurs têtes. Il aurait été irresponsable de les faire évoluer dans ces conditions, en prenant le risque de générer un cluster.»

«Les prises respectent la disposition des instruments dans la fosse et restituent à l’auditeur une spatialisation fidèle du son»

Aviel Cahn, directeur du Grand Théâtre

Rendue publique il y a quelques jours, la mesure adoptée a un historique étonnant, puisqu’elle a été conçue et concrétisée entre la fin du mois de juin et le début de juillet dernier. Un moment où on aurait pu croire que le pire était désormais derrière nous. «Nous nous sommes rencontrés avec la direction de l’OSR, se souvient Aviel Cahn, qui dirige le Grand Théâtre. Nous avons réfléchi aux productions prévues au début de la saison et nous avons imaginé des plans B au cas où la pandémie repartirait de plus belle. C’est ainsi que dans le cas de «L’Affaire Makropoulos», qui requiert des effectifs instrumentaux imposants, nous nous sommes dirigés vers la solution d’un enregistrement de la partie orchestrale. Cela s’est fait sur la scène de notre théâtre durant une dizaine de jours.» Accompagnées par une entreprise spécialisée, les prises ont respecté la disposition des instruments dans la fosse, de manière à restituer à l’auditeur une spatialisation fidèle du son. Quant à la diffusion de celui-ci, elle sera assurée par du matériel loué expressément et dont le standing, assure la maison, est bien supérieur à celui employé pour les productions du ballet.

Un défi pour les voix

À n’en pas douter, le dispositif soumettra aux voix des défis tout aussi inédits. Comment être dans les tempos de l’orchestre sachant qu’aucune souplesse ni adaptations ne sont permis? Comment éviter les décalages? Comment être précis dans chaque attaque sans ce nécessaire contact visuel avec la fosse? «Pour une fois, ce sera aux chanteurs de suivre la musique et non pas le contraire», concède Steve Roger. Sur le front du Grand Théâtre, on se dit rassurés par la nature même de l’œuvre à l’affiche: «Elle fait appel à une distribution ramassée et elle repose sur une écriture très symphonique, précise Aviel Cahn. L’entente entre chanteurs et orchestre sera donc bien plus aisée que s’il s’était agi d’une «Traviata», par exemple. Il y a encore un détail déterminant qui joue en notre faveur: le chef Tomás Netopil, tout comme la plupart de la distribution, connaît parfaitement la pièce et cette mise en scène en particulier, puisqu’il était là lors de sa création en 2016 à l’Opéra Vlaanderen d’Anvers.»

Il n’empêche, ce scénario inédit ouvre le champ des possibles pour la suite de la saison du Grand Théâtre. Des questions se posent déjà pour des productions exigeantes comme «Pelléas et Mélisande» de Debussy – en janvier prochain – et pour le «Parsifal» de Wagner – entre mars et avril. La maison n’exclut pas de retenir la solution adoptée par l’Opéra de Zurich, qui fait jouer son orchestre dans une salle séparée les soirs de représentation. D’autres possibilités sont aussi à l’étude. Mais une certitude demeure: dans cette affaire, c’est le virus qui impose le tempo.

«L’Affaire Makropoulos», de Leos Janácek, du 26 oct. au 6 nov. au Grand Théâtre. Rens. www.gtg.ch

5 commentaires
    Phil Laoloet

    Etonnant qu'on aie pas encore inventé un "filtre" pour les instruments à vent, adapté au pavillon ? Sans altérer le son, le confort du musicien mais en retenant les postillons. Enfin ça viendra peut-être - à moins qu'on doive s'habituer aux concerts et opéras en play-back...