Passer au contenu principal

Portrait de Léna BühlerLe manque d’argent est son seul frein à main

Unique Suissesse à évoluer en Formule 3, la Vaudoise affiche des qualités mentales hors pair. Elle a mis toute sa vie en stand-by pour poursuivre son rêve de F1.

Moment cocooning dans la villa familiale près d’Yverdon, mais son casque n’est jamais loin.
Moment cocooning dans la villa familiale près d’Yverdon, mais son casque n’est jamais loin.
Jean-Paul Guinnard

Une jeune fille souriante s’efface après avoir ouvert la porte d’une jolie villa familiale à Valeyres-sous-Montagny. Cheveux longs ondulés, pantalon noir ciré et pull kaki ajouré aux épaules, elle ressemble à toutes les femmes de son âge (23 ans). Sauf qu’au moment d’atteindre le salon, Léna Bühler préfère s’installer au volant de son simulateur que de se lover à côté d’un de ses chats dans le moelleux canapé.

Le feu sous la glace

Sous ses apparences de jeune fille discrète, la Nord-Vaudoise cache un caractère bien trempé. Elle est l’illustration même de l’expression «le feu sous la glace». Mais elle cache bien son jeu, volontairement ou pas. Quand elle prépare le café ou propose des biscuits, elle est la parfaite étudiante en hôtellerie – «J’aime bien être au contact des gens, leur faire plaisir» – mais dès que la conversation s’accélère en direction de l’automobilisme, elle change. Son regard ne fuit plus, il fixe. Sa voix se pose, forte, déterminée, limite provocatrice…

«J’ai l’habitude de devoir me justifier quand je parle de ma passion, de ma vie de pilote.»

Léna Bühler

«Ah c’est que j’ai l’habitude de devoir me justifier quand je parle de ma passion, de ma vie de pilote. Mais je suis accro à l’adrénaline depuis toute petite. Et, il y a deux ans, j’ai décidé de me consacrer à l’automobilisme à 100% pour poursuivre mon rêve de Formule 1. Et c’est un sacré boulot, croyez-moi!»

Un labeur qui s’exerce bien plus en dehors des circuits que sur le bitume. Parce que monter dans un baquet de monoplace, ça se mérite et surtout… ça se monnaie. «Tout se paie dans le sport automobile, explique-t-elle avec franchise. Avant de pouvoir prouver ce que je vaux au volant, je dois trouver l’argent nécessaire pour voyager jusqu’au circuit puis pour faire des essais. Et s’il y a de la casse, c’est pour ma poche!»

Devenir pilote de Formule 1, c’est donc aussi travailler sa condition physique et… exceller dans la recherche de sponsors. «Mes parents me soutiennent de manière incroyable et font énormément de sacrifices, soupire la jeune femme. J’aimerais tellement pouvoir les remercier avec des résultats!» Si elle est déjà soutenue par le centre de karting le plus proche, à Vuitebœuf où elle a fait ses premiers tours de circuit avec Philippe, son pilote de papa, trouver d’autres partenaires dans un sport qui n’a pas d’épreuves en Suisse est vraiment difficile.

«Être une fille peut être un avantage pour Léna: si elle gagne, on la remarquera rapidement»

Sébastien Buemi, pilote

«Qu’on soit un mec ou une fille, percer dans l’automobilisme n’est vraiment pas évident, renchérit le pilote vaudois Sébastien Buemi, qui a réussi à faire de son rêve de F1 une réalité. Ce n’est pas un sport qu’on peut faire en bas de chez soi comme le football ou le tennis. Ça nécessite une grosse logistique, le soutien de tout son entourage et évidemment un budget conséquent. Être une fille peut être un avantage pour Léna: si elle gagne, on la remarquera rapidement. Je l’encourage donc à continuer à faire le maximum pour réunir l’argent nécessaire pour pouvoir s’entraîner sur des circuits, trouver une bonne équipe et faire des résultats en compétition: au final, il n’y a qu’eux qui comptent.»

Et c’est exactement ce qu’elle fait. Léna s’entraîne physiquement tous les jours et a pris cinq kilos de muscles en une année sans prendre de poids (elle pèse 50 kilos pour 161 cm). «J’ai fait péter les boutons d’une des blouses que je portais dans l’hôtellerie en voulant la réessayer», rigole-t-elle. Un mal nécessaire pour parvenir à dompter la monoplace qu’elle a gagné le mérite de conduire la saison prochaine, soit une Formule 3 capable d’atteindre les 260 km/h et qui est bien plus réactive que la F4 qu’elle était la seule Suissesse à piloter la saison dernière.

Un demi-million à trouver

Son abnégation – «J’ai une hygiène de vie irréprochable, je ne sors plus et je me demande d’ailleurs si j’ai encore des amies! (rires) Je pense qu’il faudra que je me trouve un amoureux qui soit pilote, sinon il peinera à comprendre ma passion» – s’est avérée payante, puisque l’écurie française R-ace GP lui a proposé un contrat pour la saison 2021. Même s’il est signé, la Vaudoise doit encore trouver 500’000 francs pour pouvoir participer au championnat. «On a des contacts, de l’espoir, mais l’argent n’est pas encore sur mon compte, explique-t-elle avec une pointe de stress. Heureusement, en F3 Alpine, les entraînements ont lieu lors des essais officiels, ce qui réduit les coûts de voyages. Et ce qui est super, c’est que les épreuves de Monaco et de Barcelone se déroulent en marge de la Formule 1…»

«Elle est beaucoup plus dans l’être et la performance que le paraître.»

Xavier Feuillée, coach

La trempe de Léna Bühler lui a aussi valu l’intérêt d’un coach renommé, Xavier Feuillée, qui a travaillé avec plus de 400 pilotes dont Esteban Ocon (F1) et Tatiana Calderon (F2) et qui a initié les contacts avec sa future équipe. «Je travaille avec Léna parce qu’elle a un véritable esprit de championne, un bon potentiel pour réussir. Elle est beaucoup plus dans l’être et la performance que le paraître. Même s’il reste du chemin à parcourir, je peux m’avancer et annoncer qu’elle s’illustrera rapidement.»

«Mettre du gaz»

D’autant plus que la FIA (Fédération internationale de l’automobile) a très envie, et cela se comprend très bien d’un point de vue marketing, de voir enfin une femme participer au championnat de Formule 1… «Mais il en faut une qui mette du gaz, comme moi! rigole Léna Bühler, épatante de confiance en elle. Bon, je sais que les pilotes potentielles sont observées sous toutes les coutures. Ce n’est pas pour autant que je vais me maquiller sous mon casque. Je connais bien Tatiana Calderon. Elle m’envoie des messages d’encouragement et suit ma progression de près. Mais je crois qu’elle a perdu trop de temps à faire des shootings photo. Ce n’est pas trop mon truc!»

Quand on lui demande si elle a pensé à l’échec, si elle s’est fixé une date butoir, elle nous regarde comme si on venait de parler chinois. «Ah non, je ne fonctionne pas comme ça, répond-elle de manière cinglante. Quand je m’entraîne, j’essaie de dépasser mes objectifs, d’en faire toujours plus. Je vous le dis donc clairement: il n’y a pas de plan B!»