Au Cervin, on ne cède pas à la panique, on s’adapte à la montagne

Après un accident mortel causé par une chute de pierres, la célèbre montagne a été décrite comme le symbole du danger lié au réchauffement. La réalité est plus nuancée.

Image: Iris Kurschner/Getty Images

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Enrobé dans les nuages, le Cervin reste invisible. Pourtant, à 3260 mètres sur la terrasse de la cabane du Hörnli, point de départ pour les alpinistes, la masse de ce géant des Alpes se ressent par tous les sens. À commencer par la sinistre musique des rochers qui se fracassent dans la face, véritable toccata angoissante qui accompagne la fugue de ceux qui rêvent du sommet. Quiconque tente l’ascension sait que cette montagne est piégeuse et que s’éloigner du dédale de l’arête nord-est c’est provoquer son destin.

Mais il y a deux semaines, un dramatique accident a secoué des certitudes. Sur la voie, à l’endroit le plus vertigineux où des cordes fixes aident à la progression, un rocher s’est détaché et a arraché dans sa chute l’ancrage de la corde, emportant dans l’abîme un guide et son client qui se trouvaient là, portant à six le nombre de victimes sur le Cervin depuis le début de l’année. En plus de 150 ans d’alpinisme sur le «Horu», ça n’était jamais arrivé à cet endroit. Et si, sous l’effet du dégel du permafrost, l’accès au sommet devenait peu à peu impraticable? Le doute, s’il a existé, n’a pas duré chez les guides locaux. Ce mercredi, malgré un ciel bouché, quarante alpinistes tentaient l’ascension.

Le sommet ne tombera pas demain

Au retour, au terme d’un dernier rappel, Greyffin, originaire du Kansas aux États-Unis, a le visage de ceux que l’effort a épurés. Il ne reste que son sourire. «J’ai entendu parler de cet accident et j’ai un peu mal dormi mais une fois dans l’ascension, ça ne m’a même plus traversé l’esprit. C’était magique.» À ses côtés, son guide presse le pas et décline nos questions. «C’est parfait là-haut. Tip top», lance-t-il en enroulant sa corde autour de son buste.

Ces réactions mutiques, nous en avons compté plusieurs. Car à Zermatt, le Cervin est une mère à la fois spirituelle et nourricière et sa critique est blasphématoire. «Je ne sais pas ce que vous allez encore écrire sur le Cervin», nous lance un autre, qui semble lassé d’une notoriété un peu trop anxiogène à son goût. La cime est ainsi devenue «un terrain miné» pour «Le Temps». Sur la RTS, «Nouvo» qualifie le Cervin de «la montagne qui tue» et de «symbole du danger». Même «The Daily Mail», en Grande-Bretagne, titrait il y a peu: «The Matterhorn is CRACKING» (Le Cervin s’effondre), s’appuyant sur les propos d’un scientifique de l’EPFZ. Or cet expert, le docteur Jan Beutel, s’étonnait dans la presse alémanique d’un tel titre. «Avec la hausse des températures, le permafrost dégèle et les chutes de pierres augmentent. Cela s’accélère, dit-il, mais pour voir des changements sur l’apparence, il faudra des décennies, peut-être plus. Ce n’est pas demain que le Cervin tombera sur la tête des Zermattois.»

À la cabane entre deux plats de rösti, les professionnels s’étonnent aussi d’une telle «paranoïa.» «Mon père a grimpé 600 fois au sommet, moi 115, et ce n’est pas devenu plus dangereux qu’avant», assure Martin Lehner, gardien du refuge Hörnli.

De nouveaux paramètres à gérer

Les statistiques tenues par le Club alpin suisse le confirment; les accidents mortels n’augmentent ni dans l’absolu ni en raison des chutes de pierres. «Par contre, on sait que lorsque la température dépasse 0 °C à 4000 mètres durant plusieurs jours, le danger augmente et les guides analysent alors la situation avant de se lancer. C’est déjà le cas et ça deviendra de plus en plus fréquent», ajoute-t-il. Un recul que d’autres alpinistes refuseraient d’avoir. «Ils sont là trois jours et ont coché la case «Cervin» dans leur agenda. Ils sont le plus souvent sans guide local et n’ont aucune idée des conditions», raconte-t-il en secouant la tête, l’air de ne rien pouvoir y faire.

«Ce n’est pas l’apocalypse»

Tous veulent tourner la page de cet accident qu’ils n’expliquent pas. Président des guides de Zermatt, Benedikt Perren rassure, même s’il ne peut exclure tout risque. «On a modifié le passage en question le jour même avec des géologues, on passe désormais 20 mètres plus à droite. Il y a des guides tous les jours au Cervin et aucun n’a remarqué d’instabilités dans le secteur.» Il y est remonté vendredi. Anjan Truffer, responsable de la colonne de secours à Zermatt, fait la même analyse. «Les «vieux guides» le répètent: la montagne a toujours changé. Parfois, à un endroit, c’est instable et l’année suivante rien ne bouge et inversement. Mais à chaque fois que c’est au Cervin ou au Mont-Blanc que quelque chose se passe, ça fait la une. Ailleurs, ça fait une brève.» Le revers de la célébrité ou la défense d’un gagne-pain? Tous font la même réponse: c’est leur vie qu’ils engagent et aucun ne veut mourir. S’ils disent que la voie est sûre, c’est qu’ils y croient.

Géologue cantonal valaisan et lui aussi guide, Raphaël Mayoraz plaide pour la nuance. «À des altitudes élevées, le permafrost fait office de ciment jusqu’en surface alors, en cas de dégel, on constate plus d’éboulements. C’est un fait et une tendance. Mais de là à dire que ça devient l’apocalypse en montagne, il ne faut pas exagérer. Depuis toujours, l’histoire de l’alpinisme est faite d’adaptation à un environnement en mouvement.»

Hervé Barmasse, célèbre alpiniste italien, rappelait cela mardi à propos du Cervin dans une chronique dans «La Stampa». Il faut plus d’humilité, moins de consumérisme effréné. «Si les montagnes souffrent, écrit-il, c’est la faute de l’homme et c’est à lui de s’adapter, en grimpant au printemps ou en automne plutôt qu’en été. La montagne n’est pas meurtrière et plutôt qu’en interdire l’accès, je préfère la voie, plus difficile, qui consiste à trouver des solutions qui font sens.» On ne conquiert pas les montagnes, on trouve les moyens pour qu’elles nous laissent passer. C’est aussi ce que doivent se dire Drew et son guide Mickaël, sur la terrasse, en relatant leur ascension au rythme des éclats de rire qui remplacent le fracas des éboulements. Car en prenant son pouls au plus près, le Cervin fait ici bien plus rêver qu’il ne terrorise.

Créé: 03.08.2019, 23h00

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