Des paysans s’allient pour vendre un lait équitable

Les briques assureront aux producteurs une rémunération à un franc le litre. Une première à cette échelle.

Anne Chenevard préside la nouvelle coopérative. Elle est entourée par Patrick Demont (à g.), un autre agriculteur qui participe à l’aventure, et Benoît Gaillard, à la tête d’une association de soutien.

Anne Chenevard préside la nouvelle coopérative. Elle est entourée par Patrick Demont (à g.), un autre agriculteur qui participe à l’aventure, et Benoît Gaillard, à la tête d’une association de soutien. Image: Yvain Genevay

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«Nous voulons prendre notre destin en main et défendre les fermes familiales», s’exclame Anne Chenevard, agricultrice à Corcelles-le-Jorat (VD). À ses côtés, son collègue Patrick Demont, de Lausanne, rappelle que les grèves du lait ont débuté il y a dix ans. De manifestations en blocages d’usine, les producteurs n’ont pas obtenu ce qu’ils demandaient: vendre leur produit à 1 franc le litre – un montant qui, selon des calculs du centre de vulgarisation agricole Agridea, permet de couvrir leurs frais. Avec onze autres producteurs romands, Anne Chenevard et Patrick Demont se lancent donc dans une nouvelle aventure. Ils ont créé une coopérative et leur lait équitable sera vendu dès lundi dans les 31 magasins Manor Food du pays.

Pour le lancement, on trouvera dans les rayons du lait entier UHT (à 1 fr. 85 le litre) ainsi que cinq fromages à pâte molle sous la marque Faireswiss. Le tout est produit avec le transformateur Cremo. Les paysans ont engagé 1,2 million de litres par année dans la coopérative. À terme, ils espèrent élargir leur gamme à d’autres laits et fromages, et avec d’autres canaux de distribution. Ils aimeraient aussi collaborer avec des collègues alémaniques. Et parvenir à écouler l’équivalent d’un litre de lait par année et par habitant, un résultat obtenu par un projet similaire en Belgique (lire encadré). L’intérêt est fort et ce soir, la télévision y consacrera aussi un sujet dans «Mise au point».

Max Havelaar en version helvétique

Le but est de garantir aux producteurs une rémunération de 30% supérieure aux prix actuels. Une sorte de Max Havelaar en version helvétique. «Avec cet achat solidaire, vous avez la garantie de soutenir un paysan et de rendre son exploitation viable», résume Anne Chenevard. En revanche, et pour des raisons logistiques, le lait dans les briques ne sera pas forcément celui des coopérateurs.

Aujourd’hui, le litre de lait est rémunéré en moyenne 65 centimes. «Même avec les paiements directs, nous ne nous en sortons pas», commente Patrick Demont. Pour joindre les deux bouts, Anne Chenevard travaille par exemple comme infirmière à 40%. Les deux paysans brandissent plusieurs chiffres. En 2018, 643 familles paysannes ont cessé la production laitière, soit une baisse de 3,2% sur une année. Il restait ainsi 19 568 producteurs en Suisse, contre 44 000 il y a vingt ans. «Les exploitations deviennent plus grandes, ajoute Anne Chenevard. Nous sommes de moins en moins nombreux et nous nous isolons dans nos fermes. Cela conduit aussi à un mal-être pouvant aller jusqu’au suicide. On affaiblit notre profession.»

Appel aux consommateurs

Les consommateurs seront-ils sensibles à ces arguments? À la veille du lancement, c’est la grande inconnue. Une association de soutien a été créée, avec à sa tête le socialiste Benoît Gaillard. «Beaucoup de gens se sentent solidaires des producteurs mais n’ont pas les moyens d’agir. Pour l’instant, le lait équitable n’est pas facile à trouver en dehors de la vente directe. Ce sera plus simple en passant par la grande distribution.» Le Lausannois avance encore deux arguments. En 2017, une pétition d’Uniterre revendiquant une rémunération à 1 franc le litre a recueilli 25 000 signatures. Et lors d’enquêtes, les consommateurs se sont dits prêts à mettre la main au porte-monnaie si le salaire des paysans était correct. «Ces signatures et ces opinions doivent devenir des actes.»

La Fédération romande des consommateurs (FRC) se dit «très favorable» à cette initiative qui doit permettre pour la première fois la vente dans toute la Suisse d’un lait payé 1 franc aux paysans. «Les consommateurs attendent que les producteurs reçoivent un prix qui rémunère leur travail et ce n’est pas le cas aujourd’hui», commente Laurianne Altwegg, responsable Environnement, Agriculture et Énergie. Elle émet néanmoins deux bémols: «Les exigences environnementales que doivent respecter les membres de cette coopérative sont supérieures aux normes légales et assurent un lait de qualité. Mais si ce projet était un partenariat producteur-consommateur, nous en aurions demandé encore davantage. Et nous préférerions que le lait dans la brique soit celui des coopérateurs.»

Créé: 21.09.2019, 23h00

Plusieurs labels

Des labels ont fleuri sur nos briques de lait ces dernières années, avec notamment la promesse d’un produit équitable. La Fédération romande des consommateurs (FRC) se montre méfiante face aux projets émanant de distributeurs. «Les suppléments annoncés sont bienvenus mais ils restent faibles», commente Laurianne Altwegg.

Les initiatives locales la convainquent davantage. Dans le canton de Vaud, Laitspoir garantit une rémunération des paysans d’environ 75 centimes le litre. Le label Fair, lancé par un collectif de producteurs de toute la Suisse épaulés par la Fédération des producteurs suisses de lait (PSL), fournit 78 centimes. «Ces projets permettent aussi de rapprocher les producteurs et les consommateurs, commente Daniel Koller, secrétaire romand de la PSL. Ensuite, il y a une interprétation sur ce qui est équitable. Certains disent 1 franc. De notre côté, nous proposons un supplément de 7 centimes par rapport au prix indicatif fixé par l’Interprofession du lait pour le segment A, afin de rester en adéquation avec le marché (ndlr: le lait est divisé en plusieurs segments avec des prix différents, le A étant le plus élevé).»

Ce franc est atteint pour une partie des produits vendus sous la marque de garantie «Genève Région-Terre Avenir» (GRTA), créée en 2004. En 2010, 19% du lait genevois était commercialisé sous cette marque. En 2018, on était passé à 56%. Le nouveau lait équitable garantit, lui aussi, une telle rémunération. Il est lancé sous l’égide de l’European Milk Board (EMB), une association représentant les intérêts des producteurs au niveau européen et qui défend une production durable. Des projets du même type ont été mis sur pied avec l’EMB dans six pays européens et dans la région zurichoise.

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