Elles sont les Suissesses de l’année

Les Romandes élues au Conseil des États sont les symboles d’une vague violette qui a changé en profondeur le paysage politique fédéral en 2019. Qui sont-elles? Comment se sont-elles construites? Elles racontent ces jours de leur vie qui ont tout changé.

Les nouvelles conseillères aux États (de g. à dr.): Johanna Gapany (PLR/FR), Élisabeth Baume-Schneider (PS/JU), Lisa Mazzone (Verts/GE), Céline Vara (Verts/NE), Adèle Thorens (Verts/VD) et Marianne Maret (PDC/VS).

Les nouvelles conseillères aux États (de g. à dr.): Johanna Gapany (PLR/FR), Élisabeth Baume-Schneider (PS/JU), Lisa Mazzone (Verts/GE), Céline Vara (Verts/NE), Adèle Thorens (Verts/VD) et Marianne Maret (PDC/VS). Image: Yvain Genevay

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Anna Haller. C’est le nom de la première femme à figurer dans l’historique du parlement fédéral. Décédée en 1924, elle était, en fait, la décoratrice des sièges réservés aux conseillers aux États… Cette mention en dit long sur la lente et rocailleuse ascension des femmes au sommet du pouvoir helvétique.

Sous l’année 2019, les historiens du parlement pourront écrire un autre chapitre. À la suite des élections fédérales, après un an marqué par la grève féministe et l’appel des sections féminines des partis à présenter davantage de candidates, la part d’élues est passée de 32,5% à 41,5% au Conseil national et de 14,2% à 26,1% au Conseil des États.

Le changement, net, est notamment frappant à la chambre des cantons, longtemps restée le fief des complets­-cravates. Et pour cause. «Il y a un facteur structurel lié à la chambre elle-même, explique Andrea Pilotti, politologue à l’Université de Lausanne. Historiquement, les élus des gouvernements cantonaux y siégeaient, soit en cumulant les mandats, soit après avoir quitté l’exécutif de leur canton. Or, les conseils d’État ont été des bastions exclusivement masculins jusque dans les années 1980.» Le Tessinois y voit encore deux autres explications: «Le système d’élection majoritaire a défavorisé pendant longtemps les candidates féminines dans plusieurs contextes, car, entre autres, souvent les partis eux-mêmes jugeaient que contrairement aux hommes, elles ne disposaient pas d’un réseau professionnel (et même militaire) assurant une visibilité permettant d’obtenir des majorités. Le Conseil des États est aussi une chambre historiquement dominée par le PDC et le PLR, deux partis qui ont féminisé plus tardivement leurs groupes parlementaires.»

Les Romands pionniers

Cette chambre des cantons, où le règlement oblige encore les femmes à ne pas montrer leurs épaules dénudées, même par canicule, a donc vécu une petite révolution cet automne. Et cela, avant tout, grâce aux Romands. Tous les électeurs des cantons romands ont envoyé une délégation paritaire à Berne. Et c’est historique: pour la première fois, les Valaisans et les Fribourgeois ont désigné une femme pour les représenter. Être femme n’est pas un programme politique. Mais ces six nouvelles sénatrices, Élisabeth Baume-Schneider (PS/JU), Johanna Gapany (PLR/FR), Marianne Maret (PDC/VS), Lisa Mazzone (V/GE), Adèle Thorens (V/VD) et Céline Vara (V/NE), méritaient bien d’être nos Suissesses de l’année.

Les nouvelles conseillères aux États. Photo: Yvain Genevay

Les cantons romands ont joué un rôle de pionniers dès les années 1950. Le 1er février 1959, Genève, Neuchâtel et Vaud plébiscitent l’introduction du vote des femmes au niveau suisse. La majorité des Helvètes disent non, mais ces trois cantons introduisent le suffrage féminin à leur niveau. «Une analyse de la composition des députations cantonales au parlement fédéral a montré qu’il n’y a pas toujours eu de lien direct entre l’introduction du vote des femmes dans les cantons et la féminisation précoce dans le recrutement de leur personnel politique. Mais il est indéniable que le facteur historique peut permettre aux citoyens de reconnaître l’intérêt et la nécessité d’avoir des femmes dans les exécutifs et les législatifs», souligne Andrea Pilotti.

Il faudra finalement attendre 1971 pour que le suffrage féminin soit introduit au niveau suisse. Le 28 novembre de cette année-là, elles sont dix à faire leur entrée au Conseil national, mais une seule perce au Conseil des États: encore une Romande, la Genevoise Lise Girardin (PRD). En 1968, elle est maire de Genève, alors qu’elle ne peut toujours pas voter au niveau suisse – situation qu’elle qualifiait de «cocasse». Elle expliquait alors dans le journal «Femmes Suisses» pourquoi, à son avis, on trouve des solutions plus rapidement dans des cénacles mixtes: «Deux opinions diversement formées valent mieux qu’une, dans tous les domaines, qu’on traite de questions soit sociales, soit scolaires, soit financières, soit de construction. Je tiens à dire qu’il ne faut pas cantonner les femmes dans les domaines sociaux ou scolaires, c’est une grave erreur.»

Nos six conseillères aux États ne s’y cantonneront pas. Leur parcours de vie dit la diversité de leurs expériences, mais aussi leur point commun: entrées en politique sans agenda, sans même l’idée d’être élue pour certaines, elles sentent aujourd’hui le poids de leurs responsabilités. Et le chemin qui reste à parcourir.


Le jour où je suis née

De générations diverses, nos conseillères aux États romandes ont, pour moitié, des racines rurales. «Je suis née à la campagne. Mes parents étaient agriculteurs. Avec mon frère et ma sœur, nous avons eu une très belle enfance», confie Johanna Gapany, née le 25 juillet 1988 dans le petit hôpital fribourgeois de Riaz. La jeune femme se dit très attachée à la terre et à la vie de village. Ses parents ont toujours participé à la vie locale et se sont engagés dans les diverses associations. Pour Johanna Gapany, se retrouver tous ensemble pour célébrer les 1er Août ou des fêtes populaires, c’est un socle. «Mon père était conseiller communal, au Parti radical. Il n’était pas spécialement militant, mais voulait servir la commune dans laquelle on vivait. De nature pragmatique, il était clairement de droite, mais servait la commune avant son parti.»

La Jurassienne Élisabeth Baume-Schneider à l’âge d’un an.

Née le 24 décembre 1963, Élisabeth Baume-Schneider précise l’heure de sa venue au monde: 22 h 45. Cela a son importance: «Ma maman m’a raconté que la sage-femme était pressée, car elle voulait absolument assister à la messe de minuit.» La Jurassienne grandit dans la ferme familiale située sur la commune des Bois, aux Franches-Montagnes. «Nous avons été beaucoup aimés, avec cette pudeur du monde agricole et de l’époque. Mes grands-parents vivaient avec nous à la maison. J’entends encore le gros accent suisse allemand décomplexé de mon grand-père. Et je me souviens de sa fierté lorsqu’un garçon naissait. Il courait au village pour clamer à quel point c’était un événement extraordinaire. Pour les filles, il disait que c’était une naissance ordinaire, tout en étant affectueux avec nous.»

Née aussi en décembre, le 15, en 1971, Adèle Thorens a vu le jour à Soleure. «Mon père y travaillait comme médecin. Mais nous n’y sommes pas restés assez longtemps pour que l’allemand soit ma langue maternelle.» Après Soleure, une exploitation sur les hauteurs de Nyon, au pied du Jura, accueille la famille. «J’ai grandi à la campagne, entourée d’agriculteurs. Mes deux grands-pères ont fait de la politique. Le père de mon père était député libéral. Ma sensibilité écologiste, elle, vient de ma mère. Elle est depuis toujours très sensible à l’environnement et au bien-être animal.»

Le débat politique, Marianne Maret, née le 15 juin 1958 à Sion, l’a aussi vécu dès le berceau et en garde de précieux souvenirs. «Avec un papa à sensibilité de gauche, une maman démocrate-chrétienne et une grand-mère radicale, nous parlions énormément de politique. Nous avons toujours vécu le débat d’idées dans le respect et l’amour.» Marianne Maret se rappelle aussi comme si c’était hier du débat sur le droit de vote des femmes en Valais, en 1970. Elle avait 13 ans. «J’ai le souvenir des discussions en cours, à Sion. Nous n’étions que des filles en classe. J’avais des camarades qui ne voyaient pas l’utilité que nous ayons le droit de vote. Moi, j’en étais convaincue.»

Lisa Mazzone, à 5 ans.

De sa petite enfance, Lisa Mazzone évoque quelques images comme un saule pleureur dans le jardin de ses grands-parents. Elle naît le 25 janvier 1988 à Genève. «Avant d’accoucher, je me suis renseignée sur ma propre naissance. Je n’ai pas obtenu grand-chose. Ma mère est malheureusement décédée, il y a six ans, et mon père se souvient surtout de l’arrivée de mon grand frère parce que c’était le premier.» La Genevoise a grandi à Versoix, mais ses deux parents ont des racines italiennes, de Rome et de Sicile. «L’Italie est présente dans notre histoire. Mais je suis de la 3e génération, mon père est à moitié suisse allemand et presque toute ma famille vit en Suisse.» Si Lisa Mazzone a étudié le français et le latin, elle connaît bien le CERN. Ses quatre grands-parents y ont travaillé – deux comme physiciens, un comme ingénieur et la dernière comme secrétaire.

Comme Johanna Gapany, Céline Vara est née dans un hôpital qui n’existe plus, à La Béroche (NE) le 4 octobre 1984. «Ma maman n’avait que 22 ans. Elle me dit toujours que j’ai été pourrie gâtée. C’étaient des années dorées. Mon frère est arrivé cinq ans plus tard, imaginez…» De cette période enfantine, Céline Vara conserve précieusement de nombreuses photographies. Elle décrit un milieu familial modeste, le divorce de ses parents lorsqu’elle avait 9 ans, une maman fleuriste, qui a toujours travaillé, et qui, parfois, était très fatiguée.

Texte: Sébastien Jubin

Céline Vara, à 2 ans et 8 mois.


Le jour où j'ai voulu faire de la politique

«J’ai un souvenir précis, sans essayer de le déformer, de l’époque du vote sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG).» Céline Vara n’a pas encore 18 ans. «Ces vieux types qui décident pour des femmes, cela me dérangeait. La liberté du choix des femmes me paraissait si évidente.» D’une manière globale, reconnaît la Neuchâteloise, «c’est intrinsèque chez moi, j’ai besoin de m’engager pour les valeurs qui le méritent, scande Céline Vara. Puis est venu, petit à petit, le temps de l’apprentissage, de l’argumentation.»

Élisabeth Baume-Schneider a 25 ans lorsque la chose publique la titille: «Le déclic est lié à des projets touristiques aux Bois.» Un camping est envisagé sur la commune. Démesuré, selon la Franc-Montagnarde. Une association est créée pour s’y opposer. Le collectif a gain de cause. Plus tard, un projet de terrain de golf de 52 hectares voit le jour. «Ce projet me touchait de près puisqu’il était prévu là où était notre ferme, sur le domaine agricole dont mes parents étaient fermiers. Mon père arrivait à la retraite et le propriétaire était amateur de golf. Nous avons perdu.»

Marianne Maret (ici à 16 ans) a adhéré au PDC parce qu’elle se reconnaît dans les valeurs de ce parti.

Marianne Maret gravit toutes les marches du pouvoir tranquillement, sans agenda ni plan de carrière, mais par goût de l’engagement public. D’abord dans une commission communale à Troistorrents (VS), puis à la présidence de sa commune durant huit ans, ensuite au législatif cantonal comme députée dès 2009. Elle préside aussi la Fédération des communes valaisannes. «J’ai adoré cela. Je suis quelqu’un de pragmatique.»

Pour Adèle Thorens, il n’y a pas de moment particulier à relever: «Honnêtement, je ne m’en souviens pas. Ça s’est fait petit à petit. L’environnement a toujours fait partie de mon parcours. Il était au cœur de mes travaux de recherche, que ce soit à l’Université ou à l’IDHEAP, mais aussi dans mes engagements associatifs ou, plus tard, quand j’ai travaillé comme responsable de la formation au WWF. Mais ma vie, c’est d’abord l’environnement, la politique n’est qu’un instrument parmi d’autres», analyse la Vaudoise.

Adèle Thorens (ici à 9 ans) estime que sa sensibilité à l’écologie et à la cause animale lui vient de sa mère.

Pour Johanna Gapany, l’engagement politique s’est imposé: «Il n’y a pas de date précise. À la maison, on ne parlait pas de politique, mais nous passions les soirées à discuter ensemble, à défaut d’avoir la télévision. J’aimais déjà l’échange et je me suis rendu compte assez vite que je n’étais pas quelqu’un de neutre. J’ai une opinion claire et j’aime l’exprimer.» Son premier vrai combat, elle le mène alors qu’elle est encore mineure. «Je me suis opposée à la fusion de ma commune de La Tour-de-Trême avec celle de Bulle. Je ne voyais pas la nécessité de cette fusion. Pour moi c’était une atteinte à notre indépendance.»

En 2011, à 23 ans, Lisa Mazzone fait campagne au Conseil national avec les Jeunes Verts genevois. Elle met en avant son combat pour un congé parental partagé.

Ses premiers pas de militante, Lisa Mazzone les a faits dans l’association d’élèves de son collège. «Adolescente, j’étais révoltée, ce qui était déjà une forme d’engagement, puis j’ai transformé la colère en action.» Comme enfant du milieu, dans une fratrie de trois, elle s’est battue dès le plus jeune âge pour assurer l’équilibre et la justice, à commencer dans sa fratrie. «Nous parlions de beaucoup de choses à la maison. Nous n’avions pas de télévision et les conversations allaient bon train autour du poêle.»

Le choix du parti

Marianne Maret a pris la carte du Parti démocrate-chrétien, parce que «le PDC correspondait le mieux à ce que je vivais en tant que mère de famille et femme au foyer. Et aussi parce que ce parti m’a sollicitée. Cela dit, moi, je ne suis pas une docile. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de ne pas voter comme mon parti.»

Adèle Thorens se souvient de sa première élection, qui s’est faite un peu par hasard: «À l’époque j’étais membre passive des Verts, et en 2001, ils ont pris contact avec moi pour les élections communales à Lausanne. J’étais d’accord de me mettre sur la liste, mais je ne voulais pas être élue, ma carrière académique avait la priorité. Or j’ai été élue et ça m’a plu.»

Lisa Mazzone, elle, a rejoint les Verts à 20 ans. Un choix qu’elle qualifie de «naturel». Son père était lui-même conseiller municipal écologiste. «Nous avions un mode de vie en adéquation avec ces valeurs. Nous habitions dans une maison couverte de panneaux solaires et mon père n’arrêtait pas de faire des rénovations pour la rendre plus efficiente.»

Pourquoi le PS, Élisabeth Baume-Schneider? «J’étais très jeune. On avait des ouvriers agricoles avec le statut de saisonniers, ils venaient sans femme ni enfant. Je ne comprenais pas pourquoi ils devaient repartir tous les neuf mois. La solidarité et la révolte se sont installées dès ce moment-là.»

Texte: Sébastien Jubin


Le jour où je suis tombée amoureuse

Didier Burkhalter a sa Friedrun Sabine, qui l’accompagnait souvent quand il était au Conseil fédéral. Guy Parmelin, lui, évoque volontiers sa relation avec Caroline. Tandis que Muriel et Alain Berset ont déjà joué le jeu des reportages photos. L’amour vient souvent avant l’engagement politique, et se prolonge dans la vie publique. Parmi nos politiciennes, les plus expérimentées n’hésitent pas à nous conter quelques anecdotes sur leur vie privée.

«Le jour où je suis tombée amoureuse? C’était il y a quarante-cinq ans, explique Marianne Maret. Un 1er mai, lors d’une boum. Ça n’existe plus maintenant (elle rit). Et c’est mon mari actuel.» Ensemble, ils ont quatre enfants, dont un fils adoptif.

Élisabeth Baume-Schneider et son mari, Pierre-André Baume. Crédit: Keystone

«Je devais avoir 5 ans et je suis tombée amoureuse d’un grand, raconte pour sa part, avec tendresse, Élisabeth Baume-Schneider. Il faisait partie du club d’accordéonistes de La Chaux-de-Fonds. Je le trouvais tellement beau, un véritable prince charmant.» Puis Élisabeth grandit et repère un copain, au culte de Noël, à La Ferrière. Elle en rit beaucoup. Et son mari, père de ses deux fils? «Je l’ai connu à une fête populaire aux Franches-Montagnes. L’an prochain, cela fera trente ans que nous sommes mariés. Aujourd’hui, nous sommes fiers et heureux de notre projet de vie avec deux enfants. C’est la dernière fois que je suis tombée amoureuse.»

Son mari, Adèle Thorens l’a rencontré à l’Université, en philosophie. «Il est également historien de l’art. Il enseigne et a créé une start-up à l’interface entre culture et numérisation. Comme moi, il s’intéresse beaucoup aux nouvelles technologies, tout en ayant un ancrage fort en sciences humaines. J’échange beaucoup avec lui. Il n’est pas membre des Verts, je bénéficie donc de son regard, parfois critique, sur mon engagement.»

Ses échanges avec son compagnon, Lisa Mazzone les apprécie aussi. «Il est journaliste parlementaire. Nous nous sommes rencontrés lors d’interviews. Par la suite, nous avons fait un tandem français-allemand. J’ai appris la langue et je suis tombée amoureuse.» Il lui a fait découvrir la Suisse alémanique, mais pas seulement. «Comme il a étudié l’histoire, il voit les choses selon cette perspective, alors que j’ai plus tendance à vouloir foncer.»

Parmi les nouvelles venues sous la Coupole fédérale, Johanna Gapany ne souhaite pas aborder la question. Pour la jeune Fribourgeoise, c’est un choix protecteur: «C’est une partie de ma vie que je souhaite garder pour les personnes qui me sont proches. Je fais le maximum pour préserver mes proches de cette exposition.»

Céline Vara et son compagnon Pierre Gueissbühler. Crédit: Keystone

De son côté, Céline Vara n’hésite pas à jouer le jeu et avoue même avoir un véritable cœur d’artichaut. «Je tombe facilement amoureuse. Cependant, j’ai eu de la chance: la majorité était des gars bien.» Aujourd’hui, elle est avec Pierre, l’homme qui partage sa vie, et met aussi en avant une autre forme amour: celui qu’elle ressent pour sa fille. «C’est le plus puissant. Il est impossible de le savoir tant qu’on ne l’a pas vécu. Rien n’arrive à la hauteur de ça. Je suis contente de ne pas être passée à côté.»

Texte: Florent Quiquerez


Le jour où on s'est réparti les tâches avec mon compagnon

«C’est le jour où j’ai commencé à faire moi aussi la lessive», plaisante Lisa Mazzone avant de souligner que son partenaire a toujours été exemplaire sur ce point. «En bon Suisse alémanique, il est plus pointilleux que moi sur la propreté et, pour éviter les frictions, j’ai dû faire un effort, en particulier sur le rangement.»

Autant le dire tout de go, en matière de répartition des tâches, nos conseillères aux États ne sont pas représentatives de la population suisse. Le dernier sondage de l’Office fédéral de la statistique, publié en novembre, indique que dans 62% des couples suisses, c’est la femme qui gère majoritairement le ménage, le repassage, les courses, etc. Dans 6% c’est l’homme. Dans les familles de nos sénatrices, le partage des tâches est la norme.

«Avec mon conjoint, nous nous complétons, affirme Johanna Gapany. Nous partageons tout et cela se fait de façon naturelle.» Idem chez les Thorens. Et sans devoir en discuter pendant des heures. «Mon mari et moi sommes interchangeables. S’il est à la maison, il s’occupe de tout. Si je suis disponible, c’est l’inverse. En fait, on a dépassé cette question de la répartition des tâches, et des clichés qui vont avec. D’ailleurs, on se bat pour faire la cuisine», sourit Adèle Thorens.

Le compagnon de Céline Vara vient, quant à lui, faire rougir les pourcentages de l’OFS. Pierre est exemplaire, selon les aveux de la Neuchâteloise. «Il en fait beaucoup. Je suis un peu mal placée.» Elle se laisse aller au rire: «J’ai choisi l’homme avec qui je vis aussi parce qu’on a la même vision de la répartition des tâches. Avec ma fille, durant les sessions, il sera davantage présent. Cela va de soi: celui qui est à la maison fait les choses. Cela ne fait pas débat chez nous.»

À 56 ans, Élisabeth Baume-Schneider a deux fils aujourd’hui «autonomes». Mais en 2002, alors qu’elle accède au gouvernement jurassien au terme d’une campagne haletante, la situation est plus compliquée. «Lors de mon élection surprise, nous nous sommes organisés en mode survie, explique la socialiste. Mon mari s’est à peu près occupé de tout. Et il a très bien fait ça.» Il faut dire qu’à l’époque, leurs enfants avaient respectivement 2 et 9 ans. «Il a fallu gesticuler dans tous les sens, mais tous les matins, c’était la règle, nous prenions le petit déjeuner ensemble. J’ai aussi pu compter sur le soutien de la famille qui s’est montrée affectueuse et aimante avec les garçons. Jamais, on ne m’a fait sentir que mon action était un problème, je suis chanceuse.»

Marianne et Christian Maret. Crédit: Sedrik Nemeth

Entrée en politique plus tardivement et plus progressivement, Marianne Maret a une expérience de vie qui se distingue de ses collègues. «Dans notre couple, au départ, nous étions dans un schéma classique. Cela m’a rendue très heureuse, mais il faut remettre cela dans le contexte de l’époque.» Et si la Valaisanne insiste sur ce point, c’est aussi parce que les critiques n’ont pas épargné cette ancienne mère au foyer durant la campagne. «Au fur et à mesure de mes engagements, mon mari a pallié mes absences. Mais nous n’avons jamais eu de calculette pour savoir qui faisait quoi. Nous avons toujours fait les réglages naturellement, et, c’est important, en dialoguant avant que je prenne mes engagements, pour en mesurer l’impact sur notre vie privée.»

Pour Johanna Gapany, les choses sont claires: «Pour qu’une équipe fonctionne, chacun doit y mettre du sien. Dans un couple, c’est la même chose. Nous discutons toujours des décisions de l’un ou de l’autre. C’est important de s’organiser ensemble puisque nous partageons la vie au quotidien.» La Fribourgeoise milite pour «l’égalité à tous niveaux»: congé paternité, voire parental, âge de la retraite identique, service citoyen pour compléter le service civil et le service militaire, etc. Mais elle ne supporte pas les mesures uniquement déclamatoires. «On voit qu’il y a encore du travail à faire. Par exemple, 60% des femmes sont à temps partiel contre 18% des hommes. Cela montre qu’on a fixé un cadre politique qui privilégie le travail des hommes plutôt que celui des femmes.»

Lisa Mazzone en était convaincue avant. Mais depuis son accouchement au printemps dernier, l’instauration d’un congé parental pour aboutir à une meilleure répartition des tâches lui paraît une nécessité absolue: «Si la femme est la seule à bénéficier d’un arrêt, elle devient la responsable du foyer et de l’éducation. Ensuite, il est difficile de sortir de ce schéma.»

Texte: Lise Bailat


Le jour où j'ai fait la grève des femmes

Ce 14 juin 2019, des dizaines de milliers de personnes se sont rendues dans les rues de Suisse pour manifester en faveur de l’égalité et contre les violences faites aux femmes. Une démarche qui a touché la plupart de nos élues. Les deux jeunes mamans, Lisa Mazzone et Céline Vara, ont tenu à partager l’événement avec leur enfant.

Lors de la première grève, en 1991, Lisa Mazzone, alors âgée de trois ans, était déjà descendue dans la rue avec sa mère. Vingt-huit ans plus tard, elle a tenté de partager le même moment avec son fils. Mais l’opération s’est révélée vite compliquée pour la Genevoise, son bébé n’étant alors âgé que d’un mois. «J’étais sur la plaine de Plainpalais avec ma poussette. Il faisait chaud, il y avait des milliers de gens et mon enfant pleurait, raconte-t-elle. J’étais impressionnée, j’avais le sentiment qu’il fallait le protéger. Et il fallait l’allaiter, mais je ne voulais pas le faire au milieu de la foule.» La jeune maman a renoncé au cortège et s’est rendue directement à l’arrivée, au parc des Bastions. «Quand j’ai vu les manifestantes arriver, cela m’a touchée. Il y avait énormément de jeunes femmes, j’ai pleuré. On était en train de créer quelque chose de nouveau, toutes ensemble.»

Céline Vara, à la Grève des femmes du 14 juin dernier, dans le canton de Neuchâtel.

Céline Vara a ressenti la même émotion. Elle a libéré toutes les femmes qui travaillent à l’étude d’avocats pour qu’elles y aillent. Puis, elle est partie défiler, prenant sa fille par une main, son compagnon par l’autre. «J’ai fait plein de photos pour ma fille, pour qu’elle prenne plus tard conscience de l’importance du combat, que rien n’est acquis, raconte l’élue Verte. J’y étais et j’espère que dans vingt ans, je n’y serai plus. J’ai l’espoir que les revendications auront été obtenues.»

Adèle Thorens a fait un bout de grève avec Anne-Catherine Menétrey, qu’elle a remplacée au Conseil national en 2007.

Pour Adèle Thorens, ce moment a été «incroyable». «J’ai manifesté à Berne avec mes collègues du parlement, puis à Lausanne. Ce que j’ai aimé, c’est la joie, la dynamique positive. J’ai mis du temps à m’identifier au féminisme. Je le trouvais trop agressif. Aujourd’hui, il est bien plus inclusif. Le fait d’avoir une fille a aussi renforcé ma sensibilité à ces questions. Penser que sa génération pourrait encore subir des inégalités m’est insupportable.»

Élisabeth Baume-Schneider en garde quant à elle un souvenir très festif. Sa journée a débuté à Lausanne, au sein de la Haute École de travail social, dont elle est directrice. Un programme spécifique avait été mis en place par un collectif regroupant des membres du personnel et les étudiants. «C’était très émouvant, avec des témoignages affichés partout dans l’école, une liste de revendication remise à la Direction et même un karaoké féministe. J’ai chanté «Balance ton quoi», un tube actuel et engagé.» Après sa prouesse vocale, la Jurassienne a pris le chemin de «ses» chères Franches-Montagnes. «À Saignelégier, la foule m’a émue. Il y avait des gens de tous les âges, de toutes les classes sociales. Un moment incroyablement fort.»

Élisabeth Baume-Schneider a manifesté avec ses nièces Aurélie et Elsa.

En Valais, c’est sur la place de la Planta, à Sion, que Marianne Maret a apporté sa pierre à l’édifice. «En 1991, je suis un peu passée à côté. Je me sentais moins concernée.» Aujourd’hui, la Valaisanne considère toujours qu’elle fait partie des chanceuses. «Je suis une nantie. Encore plus aujourd’hui que je ne l’étais le 14 juin dernier. J’ai eu la chance d’avoir pu accéder à des fonctions occupées traditionnellement par des hommes. Et d’avoir un couple heureux. Mais dans ma démarche, je pensais à toutes les femmes qui n’ont pas les mêmes chances que moi.»

Johanna Gapany n’a, quant à elle, pas participé à la grève. Pas parce qu’elle ne croit pas au message de fond, «mais parce qu’aller manifester ne fait pas partie de mes modes d’expression. Pour moi, c’est en m’engageant au niveau communal, cantonal et désormais fédéral, que je le fais.» La sénatrice s’appuie sur une véritable réflexion féministe. Mais la connotation «à gauche» du mouvement l’a également freiné. «À Fribourg, les femmes socialistes ont appelé à ne pas voter pour moi car je n’étais pas assez féministe à leurs yeux. Cela m’a interpellée, souligne-t-elle. Pour moi, le combat pour l’égalité n’est pas une question de gauche ou de droite. Et cela n’est pas un combat des femmes contre les hommes. Mais il est clair qu’aujourd’hui la société doit donner un autre exemple aux petites filles. Il ne faut plus qu’elles se disent «je dois faire cela» mais plutôt «je fais cela parce que j’en ai envie».

Texte: Lucie Monnat


Le jour où j'ai adoré faire campagne et celui où j'ai détesté

Des poignées de mains par centaines et sa tête affichée sur les bords de route. Faire campagne, c’est embrasser un canton pour le meilleur et, parfois, pour le pire. Adèle Thorens se souvient de son combat le plus difficile, celui de 2015. «C’était la période des attentats, de la crise migratoire et du franc fort. Notre discours ne passait pas. J’étais, à l’époque, la coprésidente des Verts. Avec Regula Rytz, nous avons dû réaliser, après les pertes au profit des Vert’libéraux de 2011, un gros travail à l’interne pour rassembler les différentes sensibilités du parti, moderniser ses structures et gérer trois initiatives populaires Vertes. Le tout, alors que j’avais un enfant en bas âge. J’ai terminé cette période sur les rotules.» Quatre ans plus tard, le vent a tourné en faveur des écologistes. «Le meilleur moment, c’était cette année, poursuit Adèle Thorens. Tout le contexte était favorable. Cela faisait deux ans que les Verts gagnaient à nouveau dans les cantons, mais aussi partout en Europe. Le discours que nous tenions depuis trente ans collait enfin aux préoccupations.»

20 octobre 2019. Adèle Thorens est félicitée par l’ancien conseiller national Luc Recordon à Lausanne. Étreinte symbolique: en 2015, la Vaudoise n’avait pu regagner le Conseil national que grâce à la démission de Luc Recordon. Crédit: Laurent Gillieron

C’est en participant à la Grève pour le climat que Céline Vara a pris conscience que son parti pouvait créer la sensation lors des élections. «C’était une journée galvanisante, un immense moment d’effervescence avec 100 000 personnes à Berne. Là, j’ai pensé: après tout ce temps, cette fatigue accumulée… ça va le faire!» Pour la Neuchâteloise, ce tournant est exceptionnel: «Quand on appartient à un parti qui a l’habitude de perdre, je peux certifier que c’est un sentiment nouveau qui émerge. C’est dans mon caractère de vouloir gagner. Chez les Verts, de plus en plus, on prend conscience qu’il faut se montrer offensif. Nous ne sommes pas là pour faire de la figuration, mais pour avoir des ambitions et les concrétiser.»

Lisa Mazzone participe à une marche pour le climat à Genève. Crédit: Laurent Guiraud

Les campagnes, Lisa Mazzone les considère comme un acte collectif. Mais lorsqu’on est candidat au Conseil des États, il faut sortir de sa zone de confort. La Genevoise a souvent dû dépasser sa timidité pour aller vers les gens. «Parfois, vous arrivez dans une salle et vous sentez que les autres partagent beaucoup de connivences entre eux, mais pas du tout avec vous. Vous êtes un corps étranger et, malgré tout, il faut sourire, se montrer vaillante et de bonne humeur», raconte-t-elle. Elle se souvient en revanche de ce jour où elle a aimé faire campagne, sur un stand à Versoix, la ville où elle a grandi: «J’étais à la maison et entourée de bienveillance.»

Johanna Gapany croise le fer avec Beat Vonlanthen (PDC) et Pierre-André Page (UDC).

Le contact direct avec les gens, les citoyens. C’est la campagne qu’ont aimé faire tant Marianne Maret que Johanna Gapany. «J’ai adoré aller à la rencontre des gens, individuellement. Je suis un être sociable, raconte la Valaisanne. J’ai trouvé ça génial.» «J’aime discuter avec les gens dans la rue, entendre leurs préoccupations, débattre… C’est vraiment quelque chose qui m’anime» ajoute la Fribourgeoise. Toutes les deux ont beaucoup moins aimé le jour de la proclamation des résultats.

Le 3 novembre, la campagne s’arrête enfin pour Marianne Maret, ici avec sa fille. Crédit: Sedrik Nemeth

Pour Marianne Maret, le 20 octobre, jour du premier tour de l’élection reste le pire de sa campagne. «C’était très particulier. Vous êtes dans l’attente, qui est longue, vous savez que la tension ne va pas retomber, mais au contraire encore augmenter.» Johanna Gapany, elle, ne goûte guère aux codes de ces jours de résultats: «C’est très formel durant les premiers jours et il est nécessaire de tout réorganiser au niveau du travail et de ma fonction de Conseillère communale. Je me réjouis que tout soit en place pour me consacrer pleinement à la fonction de conseillère aux États.»

Il y avait moins de suspens pour Élisabeth Baume-Schneider dans le Jura. Pourtant, la socialiste, ancienne ministre, plus de vingt ans de politique au compteur, assure avoir gardé le goût de la campagne. «J’adore être dans la rue. Quand on est aux affaires, on s’éloigne un peu des gens directement concernés. J’estime qu’il faut prendre le risque de s’exposer. Je fais le travail pour convaincre.»

Texte: Lise Bailat


Le jour où je suis devenue conseillère aux États

L’élection au Conseil des États était une réelle surprise pour presque toutes. Tant pour elles-mêmes que pour leur entourage et les médias, preuve qu’on croit encore beaucoup trop, et à tort, que la place d’une femme à ces fonctions est une exception.

Avec Johanna Gapany, l’unique journaliste à s’être déplacé pour le lancement de sa campagne fait aujourd’hui figure de visionnaire. Le 20 octobre, la Fribourgeoise attendait la publication des résultats sans grand espoir et en pensant bientôt «retourner à ses affaires communales». «Je me suis lancée, car c’était l’occasion de proposer un programme et de rencontrer des personnes de tous les milieux. En plus, je n’avais rien à perdre et j’étais consciente dès le départ que j’étais face à des politiciens qui avaient déjà un bagage au niveau fédéral. Mais si vous proposez à un jeune joueur de tennis de jouer contre Roger Federer, il va forcément accepter, car il a tout à apprendre. Au cours de la campagne, j’ai côtoyé des personnalités avec un bagage immense. Je pensais rentrer à la maison avec de l’expérience en plus.» Malgré ce revirement inattendu, Johanna Gapany ne s’est pas retrouvée complètement perdue pour autant. «J’ai quand même fait neuf mois de campagne et élaboré un programme complet. Bien que très touchée, j’étais prête pour l’étape suivante.»

Jour de rentrée au Conseil des États après les élections. Adèle Thorens est saluée par Thomas Hefti (PLR/GL), tandis que Johanna Gapany et Céline Vara échangent. Crédit: Keystone

Au soir des résultats, Céline Vara a dû s’asseoir. «J’avais la tête qui tournait, tant la surprise était grande.» La Neuchâteloise s’était préparée pour le Conseil national. «Mais les États? C’était impensable.» Marianne Maret a également eu besoin de temps pour réaliser. «J’ai pris conscience de ce qui m’arrivait le premier jour de session à Berne, je crois. La prestation de serments, c’est quelque chose de fort. Entre les deux, je suis partie une semaine en vacances avec mon mari. Cela m’a permis d’évacuer les émotions. Lorsque vous êtes en campagne, seul le but compte. C’est après que tous les sentiments, les émotions, remontent à la surface.»

L’autre surprise, c’est l’excellence du score. Au vu de sa couleur politique, un échec d’Élisabeth Baume-Schneider était peu envisageable. «Mais sortir première, wouah!, s’exclame-t-elle. Je l’ai ressenti comme un score de confiance.» À Genève, le fort plébiscite de la population dès le premier tour a fait vivre à Lisa Mazzone une journée «totalement dingue». Ce 20 octobre, elle navigue d’un plateau à l’autre et, entre chaque transfert, elle reçoit un coup de fil annonçant une autre bonne nouvelle. «C’était euphorisant. Je me suis dit que je ne vivrais probablement plus jamais un tel moment.»

Adèle Thorens, elle, a dû comprendre qu’elle ferait le grand saut sans sa colistière. «Cela faisait six mois que je faisais campagne avec Ada Marra, qui est une belle personne. Franchement, je ne m’étais pas bien préparée à être élue aux États, il m’a fallu du temps pour le réaliser. Le plus beau moment de cette campagne a été le premier tour, avec les incroyables succès des Verts partout en Suisse. Cela dépasse de loin ma situation personnelle!»

Le premier jour dans la chambre des Cantons a, lui aussi, été vécu très différemment. Ni Johanna Gapany ni Lisa Mazzone n’ont ressenti de grand vertige. Elles l’avaient déjà vécu lors d’une première élection. «J’ai énormément de respect pour la fonction, souligne la PLR. Mais j’ai connu ce sentiment de vertige lorsque j’ai été élue au niveau communal. Il a fallu changer de métier, tout réorganiser… c’était un vrai chamboulement. Là, je possède une expérience qui me permet de savoir où je vais.»

Il y a quatre ans, Lisa Mazzone a vécu un changement bien plus bouleversant suite à son accession à la chambre basse. «Tout était nouveau. Il fallait aller à Berne, apprendre réellement l’allemand, se familiariser avec les dossiers fédéraux.» Cette fois, le passage aux États est un moins grand saut, même si toute nomination est un défi: «Vous vous demandez toujours si vous serez à la hauteur.»

Pour d’autres, cette première journée s’est faite en dents de scie. Élisabeth Baume-Schneider relève un certain contraste. «D’une part l’élan, l’envie, l’impatience teintés de la fierté de représenter le Canton du Jura, de relayer nos réalités et mes valeurs de femme de gauche. D’autre part l’ambiance plus feutrée et le rythme plus lent des institutions.»

Adèle Thorens relève elle aussi la composition masculine, «relativement âgée et conservatrice» de la chambre haute. «Les vagues vertes et violettes y sont bien moins perceptibles qu’au national et ce ne sera pas simple d’y faire passer nos idées.» Même constat de Céline Vara, chez qui la «grande joie d’être là où tout se joue» a rapidement fait place à un rappel à la réalité. «Je me suis dit: c’est ici qu’on peut vraiment changer le cours des choses.» Et puis les premiers votes sont tombés. «La droite bourgeoise et conservatrice est encore bien là. La tâche est énorme.»

Texte: Lucie Monnat


Le jour où j'arrêterai la politique

«Quand on est élu, on sait que ce moment viendra et que l’on ne choisit pas toujours quand ce sera.» Lorsqu’on évoque avec Adèle Thorens le jour où elle arrêtera la politique, son discours est lucide. «J’avais 35 ans à mon arrivée à Berne. Je savais déjà que ma vie ne se résumerait pas à la politique. Aujourd’hui, je suis repartie pour quatre ans. La suite, je ne sais pas encore à quoi elle ressemblera.» Ce qui est sûr, c’est que ses futurs engagements auront toujours un lien avec l’environnement, probablement avec l’économie verte ou l’économie circulaire.

Toutes nos élues ne sont pas aussi avancées dans leur réflexion. «Vous osez me demander ça déjà maintenant? réagit Marianne Maret. Je ne peux pas vous répondre, ça ne fait quelques semaines que j’assume un nouveau mandat. Et je me réjouis tellement de le faire.» Pour la Valaisanne, il y a tellement de circonstances extérieures qui font qu’on ne décide pas toujours soi-même. Il faut donc se laisser faire par les événements et décider en temps voulu.

«On en reparlera plus tard! répond également Lisa Mazzone. Je n’avais pas prévu d’aller au Conseil national ni aux États. Du coup, j’ai du mal à vous dire quand j’arrêterai.» Pour elle, une seule chose est sûre: elle restera toujours engagée d’une manière ou d’une autre. «Ma grand-mère, qui est physicienne, dit que quand on fait de la recherche, on ne s’arrête jamais. On cherche toute sa vie. C’est la même chose pour l’engagement.»

Fraîchement débarquée à Berne, Céline Vara ne veut pas non plus songer à ce moment. «Si on y pense, on ne fait pas son boulot. Quand on a commencé la politique jeune, on sait qu’on arrêtera jeune aussi.» La sénatrice de 34 ans a toutefois conscience que, parfois, ce sont simplement les urnes qui décident. «Peut-être que dans quatre ans, j’aurai peur de ne pas être réélue.» C’est aussi pour ça qu’elle continue sa carrière d’avocate. Et de lâcher ce scoop: «Le jour où la politique s’arrêtera pour moi, je me le suis promis, je m’inscris enfin dans une Guggenmusik!»

Johanna Gapany a décidé de démissionner du Conseil communal de Bulle. «Je veux me concentrer à fond sur la connaissance des dossiers et les priorités à aborder. Peut-être que dans deux ou trois ans je recommencerai à avoir une activité à un petit pourcentage, à voir. Je ne suis pas quelqu’un qui fait de la politique en considérant cela comme une carrière. J’aime les gens et entendre leurs préoccupations. Lorsque je n’aurais plus cette flamme-là, j’arrêterai.» Pour la Fribourgeoise, il est essentiel de ne pas continuer à faire de la politique par obligation, ou dépendance. «J’arrêterai lorsque je me lèverai le matin en me disant: «Tout cela sert-il encore à quelque chose?»

Élisabeth Baume-Schneider a d’ores et déjà tranché: elle posera les plaques à l’âge de la retraite. «Au plus tard, insiste celle qui a fêté ses 56 ans la veille de Noël. Après ce mandat, je parlerai avec mon parti et j’analyserai ma situation personnelle.» Cependant, la Jurassienne ne compte pas non plus laisser tomber les causes qui lui sont chères. «Je n’arrêterai jamais d’être une éponge aux questions d’injustices sociales ou d’écologie responsable. Mon engagement associatif restera. Chez les bénévoles d’Au P’tit Plus ou de Nez rouge par exemple».

Si le militantisme est une constante, elle n’est pas du tout favorable au choix de ses camarades qui poursuivent après l’âge de la retraite. «Et je vous engage à me le rappeler en temps voulu», glisse-t-elle.

Texte: Florent Quiquerez

Créé: 28.12.2019, 22h40

Et leurs compagnons, comment vivent-ils ce succès?

Monsieur «First Lady»
Être homme de politicienne, en 2019, année féministe, c’est devenu normal? «Cela change aujourd’hui», répond Pierre-André Baume. Aux Franches-Montagnes, où il vit depuis trente ans avec son épouse Élisabeth, ce moniteur d’auto-moto-école est bien connu. Il raconte: «À l’époque, lors des sorties politiques, j’étais souvent le seul homme. Les mentalités changent et c’est heureux. On sentait que les femmes allaient prendre plus de place sur la scène fédérale, ce qui est très bien. Cette normalisation montre que les hommes sont aussi prêts à s’investir davantage dans les tâches familiales.» Christian Maret raconte en riant le surnom qui lui avait été attribué dans le val d’Illiez à l’époque: «First Lady». L’époux de Marianne Maret, aujourd’hui à la retraite, s’est rendu à Berne le jour de l’assermentation de son épouse. Et c’est lors de ce moment solennel qu’il s’est «rendu compte que c’était du sérieux». «Je suis super-heureux pour elle. Elle a un parcours politique impressionnant et détaché d’intérêts personnels. La voir au Conseil des États, c’est comme si je faisais un concert avec Ibrahim Maalouf», rit ce musicien amateur.
Le compagnon de Céline Vara, Pierre Gueissbühler, est quant à lui familier avec la politique. Ancien conseiller général PS à Cortaillod, il a vécu de près l’élection de sa compagne. «Je suis un peu comme une groupie. C’est un mélange entre une immense fierté, car je sais que Céline est capable d’accomplir de grandes choses, et d’appréhension.» D’ailleurs, quand on lui demande s’il la voit un jour au Conseil fédéral, un oui claque: «Céline est une personnalité d’exécutif. Pour elle, un bon projet est un projet qui avance. Elle sait le faire sans trop tergiverser. Avec quelques années de pratique de la Chambre haute, ce serait une excellente conseillère fédérale.»

Discrétion
Certains compagnons n’ont pas souhaité s’exprimer directement. Le mari d’Adèle Thorens, par exemple, estimant qu’il ne joue pas un rôle particulier dans le succès de son épouse. Ce que la Vaudoise ressent un peu différemment. «Sans son soutien et celui de mes parents et beaux-parents, je n’aurais jamais pu m’engager comme j’ai pu le faire jusqu’ici.» Le compagnon de Lisa Mazzone préfère lui aussi rester discret. «Il admire ce que je fais, mais il m’aide aussi à garder les pieds sur terre. C’est important, car quand vous menez campagne, c’est tellement prenant que vous avez parfois le sentiment que le monde tourne autour de vous. Fort heureusement, la famille vous décentre». Johanna Gapany affirme que son conjoint a été tout aussi surpris qu’elle par son élection. «La politique s’immisce dans votre vie personnelle, que vous le vouliez ou non. L’important est d’avoir à ses côtés quelqu’un qui le comprend. Il faut qu’il accepte que l’on vous arrête pour parler avec vous dans la rue, même en dehors des heures de travail, voire que l’on vienne s’asseoir à votre table au restaurant. Sinon, cela ne peut pas fonctionner.»

Appréhension
Pour certaines d’entre elles, les campagnes ont été très dures. Et à la maison, qu’on parle politique ou non, ça marque. «Les critiques sur la coupe de cheveux ou sur sa phrase sur le ménage, ça m’a rendu fou, souligne Christian Maret. Dans la campagne, on n’est pas dans le fondamental. Je suis très content qu’elle puisse enfin passer aux choses sérieuses et montrer ce qu’elle a dans le ventre.» Pierre Gueissbühler dit avoir «toujours tendance à se faire du souci» pour sa compagne Céline Vara. «À chacune de ses interventions médiatiques, c’est le cas.» Pourquoi? «Je veux que tout se passe bien pour elle. Son nouveau rôle réclame de grandes responsabilités. Il faudra ne pas décevoir. On parle de «vague verte», mais le parlement fédéral ne l’est pas. Quatre personnes au milieu de cheveux gris… je crains que les changements politiques ne soient pas suffisamment nets.» L.B.

Johanna Gapany, Conseillère aux États (PLR/FR), Outsider face à Christian Levrat et Beat Vonlanthen, cette ancienne vice-présidente des jeunes PLR a créé la surprise à Fribourg en devenant la plus jeune sénatrice du pays. À 31 ans, elle a déjà plus de dix ans de politique au compteur. (Image: Yvain Genevay/LMD)

Élisabeth Baume-Schneider, Conseillère aux États (PS/JU), Née le 24 décembre 1963, cette assistante sociale de formation, mère de deux garçons, siège au gouvernement jurassien de 2002 à 2015. Elle est élue au Conseil des États en octobre avec le meilleur résultat cantonal. (Image: Yvain Genevay/LMD)

Lisa Mazzone, Conseillère aux États (V/GE), Née le 25 janvier 1988 à Genève, elle fonde le Parlement des jeunes à Versoix, en 2006, puis rejoint les Verts, deux ans plus tard. En 2015, cette mère d’un bébé était la benjamine du Conseil national. (Image: Yvain Genevay/LMD)

Adèle Thorens, Conseillère aux États (V/VD), Née en 1971, elle siège au Conseil communal de Lausanne de 2002 à 2007, date à laquelle elle entre au Conseil national. Elle copréside les Verts suisses de 2012 à 2016. Cette spécialiste environnementale a un enfant. (Image: Yvain Genevay/LMD)

Céline Vara, Conseillère aux États (V/NE), Chez les Verts depuis 2004, cette avocate née en 1984 fait de la politique communale à Cortaillod (NE), puis au Grand Conseil. Elle devient vice-présidente des Verts suisses en 2018. Elle est mère d’une fillette. (Image: Yvain Genevay/LMD)

Marianne Maret, Conseillère aux États (PDC/VS), Née en 1958 à Martigny, elle décroche son premier mandat politique en 1993, après avoir «rempli une liste». Elle grimpe peu à peu tous les échelons. Elle est mère de quatre enfants, dont un fils adoptif, et cinq fois grand-mère. (Image: Yvain Genevay/LMD)

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