Et soudain le miracle économique a sauvé Lourdes

Malgré ses 3 millions de visiteurs par an, la grotte miraculeuse était en déficit. Elle a redressé ses comptes, reste à sauver son âme face au déclin du pèlerinage traditionnel

En dix ans, le nombre de pèlerins «traditionnels», qui venaient en voyage organisé, a baissé de 34%. Ici, le sanctuaire de Lourdes.

En dix ans, le nombre de pèlerins «traditionnels», qui venaient en voyage organisé, a baissé de 34%. Ici, le sanctuaire de Lourdes. Image: Pierre Vincent

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Bienvenue à Lourdes. Vous êtes ici dans la deuxième ville hôtelière de France, derrière Paris mais devant Nice, avec une capacité de 22 000 lits pour une petite ville de 14 500 habitants dont la population a légèrement tendance à reculer depuis dix ans.

La ville est paisible, mais quand vous prenez la rue de la Grotte, une étrange fièvre, peu à peu, vous gagne: à toute heure du jour, un flot de personnes s’y croisent, les restaurants, les commerces y abondent, et plus vous descendez en direction du Gave, la rivière, plus les magasins d’articles religieux se font nombreux, tenus traditionnellement par quelques familles du lieu qui s’y livrent à une molle concurrence avec en gros les mêmes articles: statues de la Vierge, chapelets, bidons de toutes formes pour l’eau de la source, bijoux, médailles, récits de la vie de Bernadette en neuf langues, à choix…

Tout en bas, c’est une apothéose, le magasin de l’Alliance catholique – établi depuis 1885 et fournisseur du Vatican – occupe tout le coin de la rue et débite sa bimbeloterie auprès de quatre caissières. Ici, vous trouvez de l’encens «Pour la fécondité et Protection des enfants à naître», mais aussi pour les «Cas désespérés» ou «Contre les embûches de nos ennemis».

Bienvenue à Lourdes, donc. Et maintenant, bienvenue au Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes. C’est en face, il suffit de traverser la rue. Une autre ambiance. L’endroit est ouvert de 5 h 30 du matin à minuit, tous les jours de l’an. C’est ici, entre le 11 février et le 16 juillet 1858 que Bernadette Soubirous a vu la Vierge à 18 reprises, dans une grotte au bord du Gave. Sur le rocher qui la surplombe, une crypte a été creusée et deux basiliques construites. Pour le centenaire, en 1958, une troisième basilique a été bâtie, enterrée, qui peut accueillir 25 000 fidèles ce qui en fait un des plus grands lieux de culte au monde. On entre librement, partout dans le sanctuaire, et chaque année 3 millions de personnes le visitent, dont 1,2 million de pèlerins.

Le problème, c’est que le pèlerin traditionnel, celui qui constituait autrefois le gros de la clientèle et qui venait en voyage organisé au sein de l’évêché ou d’une congrégation, ce pèlerin-là se fait rare. En dix ans, leur nombre a baissé de 34% et ils ne sont plus que 550 000 à 600 000 par année. Ces pèlerinages réguliers, organisés d’année en année, avec transports de malades encadrés par des «hospitaliers» bénévoles, restent la marque de Lourdes. La Suisse romande en organise deux: en mai (2000 personnes) et en juillet (600); les Alémaniques un: en avril (1600). Mais la formule qui progresse, c’est le pèlerinage individuel, souvent spontané et pas même annoncé. Ils sont 600 000 à 700 000 par année.

Pour les responsables du sanctuaire, cette transition est un véritable problème, et d’abord sur le plan économique. L’alerte est venue en 2016, quand le commissaire aux comptes du Sanctuaire a constaté une perte de 5 millions d’euros en deux ans et exigé des mesures énergiques. L’évêque de Tarbes a fait appel à un chasseur de têtes et c’est ainsi que Guillaume de Vulpian, cadre supérieur chez Renault, a été contacté. Catholique pratiquant, il avait 55 ans à l’époque, une riche carrière, et il a accepté de quitter Versailles pour Lourdes avec un salaire sérieusement amoindri. En deux ans, il a redressé les comptes.

Mathias Terrier nous conduit vers son bureau. C’est le directeur de la communication du sanctuaire, et dans la conversation, l’air de ne pas y toucher, il évoque le choc culturel vécu à l’arrivée de Guillaume de Vulpian: «Quand il a parlé pour la première fois de «résultat d’exploitation», ça peut vous sembler banal mais ici certains étaient choqués. Exploitation! De quelle exploitation parlait-on?»

L’«exploiteur» reçoit chaleureusement. Il a le langage des chiffres: «Il y avait trop de charges, alors en deux ans on a économisé 2 millions d’euros de charges annuelles, et on a augmenté de 1,2 million les produits.»

Les économies? Une dizaine de départs en retraite anticipée sur 340 salariés, des processus d’achats centralisés auprès des fournisseurs pour obtenir de meilleurs prix, et enfin des contrats d’assurance renégociés.

Les produits? La contribution des pèlerins organisés, qui était de 1 euro par jour, a été doublée à 2 euros. «On a aussi investi sur les 6 chapelles de lumière, déplacées et construites à neuf comme lieux de prière, ce qui a entraîné beaucoup plus d’offrandes et ventes de cierges, qui représentent 40% de nos revenus.» L’an dernier, les comptes (28 millions d’euros au total) ont retrouvé les chiffres noirs et dégagé 300 000 euros réinvestis dans les lieux d’hébergement gérés par le sanctuaire.

De la grotte à la confession


Partout ailleurs, ce redressement économique serait objet de fierté. Ici, on l’évoque avec pudeur, sans insister. Au début du mois de juin, le pape François a même désigné un délégué apostolique qui supplante en quelque sorte l’évêque local dans la gestion du sanctuaire. Il s’agit de renforcer «le primat spirituel», a précisé le directeur du Dicastère de la communication du Vatican, et éviter de «trop souligner les aspects liés à la gestion ou aux finances».

L’évolution du sanctuaire vers le pèlerinage individuel au détriment des pèlerinages organisés serait-elle en cause? Et d’abord qui sont-ils, ces individuels? Stéphanie est de ceux-là. En vacances à Béziers, cette Alsacienne arrive avec sa fille adolescente, sans s’être annoncée ni rien avoir organisé. Ce n’est pas leur première visite à Lourdes. Elles vont commencer par la grotte, caresser le rocher, prier devant la source, mais cette fois-ci Stéphanie veut se baigner dans la «piscine», en réalité des baignoires où des assistants vous immergent dans des box séparés, à l’abri des regards.

«C’est le but cette fois-ci, je n’y suis encore jamais allée. Et puis on fera une messe, un peu d’adoration, le chemin de croix… Et la confession, ça, c’est l’essentiel!» Ça fait un peu programme à la carte, mais ne vous y trompez pas… Stéphanie est «porteuse et chargée d’intentions, notamment pour un de (ses) enfants qui a des problèmes». Elle jette un regard à sa fille et ajoute: «Elle sait de qui je parle, elle a un frère pour qui nous avons beaucoup à demander à la Sainte Vierge.»

Et d’ailleurs, qu’est-ce qui distingue un pèlerin individuel d’un simple visiteur? Priscilla est une étudiante brésilienne qui vit à Paris. Sa mère et une amie l’ont rejointe en France pour les vacances et elles ont choisi de venir à Lourdes pour deux jours. «Ma mère a beaucoup prié pour m’avoir, elle avait perdu un enfant et pour elle je suis un miracle», explique-t-elle dans un rire ingénu tandis que sa mère approuve d’un vigoureux hochement de tête. Elles aussi veulent la grotte, le bain, la procession, et «rester la nuit en adoration». Visiteuses ou pèlerins?

Pour Michel et Lucienne, pas de doute: visiteurs. Non pratiquants, ces deux Bretons étaient venus ici il y a quarante ans avec leurs enfants et gardaient le souvenir «comment dire… d’une ambiance plus lourde. Cette fois-ci, il y a moins de bondieuseries», ajoutent-ils à mi-voix. En vacances depuis trois semaines dans la région, ils reviennent pour la troisième fois au sanctuaire. «On fait le tour de la basilique, de la grotte, on a mis un cierge le premier jour. Même si vous n’êtes pas croyant il y a quelque chose qui vous prend», dit le mari. «Je sors d’un cancer et j’ai envie de remercier quelqu’un, ajoute Lucienne. Nous avons perdu un fils il y a trente ans, c’est peut-être lui qui n’a pas voulu que je parte…»

Offrir «une rencontre» aux visiteurs


Quand on rapporte l’anecdote d’une ambiance moins lourde et plus joyeuse qu’il y a quarante ans au recteur du Sanctuaire, le père André Cabes dissimule mal une touche d’exaspération. Soixante-huit ans, frêle silhouette dans sa robe monastique, il répond d’une formule énigmatique: «C’est l’évolution de la société, autrefois tout était dans un corset, aujourd’hui c’est une bulle de savon!» Pas de doute, assure-t-il, il faut accueillir tous les visiteurs et tenter de leur offrir ce qu’il appelle «une rencontre».

«Tous ces mal foutus, le bon Dieu les a créés. Ils sont là, il faut faire avec. Lourdes est la maman qui réunit tous ses enfants»

Mais pour cela, pour que Lourdes reste Lourdes, il y a à ses yeux une condition essentielle: la présence des malades. «Parce que qui dit malade dit hospitaliers, le binôme essentiel de la rencontre. Tant qu’on aura cette colonne vertébrale, Lourdes ne se banalisera pas. C’est beau: cela signifie que ce sont les plus déficients et les plus démunis qui nous tiennent…»

Avec une soudaine lueur facétieuse dans l’œil, il cite l’article d’un magazine qui avait titré: «Lourdes, le zoo des mal foutus». «C’est cela, c’est une immersion dans l’humanité de base. Tous ces mal foutus, le bon Dieu les a créés. Moi, je ne les aurais pas créés. Mais ils sont là, il faut faire avec. Lourdes est la maman qui réunit tous ses enfants.»

Créé: 20.07.2019, 15h59

Articles en relation

Des réformés s’interrogent sur l’avenir du christianisme

Religion Un groupe de protestants inaugurera une plate-forme de réflexion mercredi à Lausanne. Plus...

Ce docteur-là n’a que des patients guéris

Il a la vivacité chaleureuse du Napolitain et l’onctuosité un brin hautaine du mandarin, ancien professeur de pédiatrie. Depuis février 2009, le docteur Alessandro de Franciscis est le 15e «médecin permanent» et par conséquent président du «Bureau des constatations médicales de Lourdes», créé en 1883. Bref, c’est l’homme-clé des miracles. «Je suis le seul médecin dont tous les patients sont en bonne santé», plaisante-t-il en vous préparant un expresso.
Le Dr de Franciscis a de la chance. Cela faisait depuis 1989 qu’il n’y avait plus eu de miracle à Lourdes – en tout cas pas jusqu’à présent reconnu. Et lui, à peine entré en fonction, il a pu instruire toute la procédure du 70e miracle de Lourdes, celui de sœur Bernadette Moriau, guérie du syndrome dit de la queue-de-cheval le 11 juillet 2008, miracle reconnu par l’évêque de Beauvais le 11 février 2018.
Si le Dr de Franciscis lisait ce papier, il s’exclamerait: «Ah non, je n’instruis pas, je constate!» Donc soyons précis: il constate. Mais comment? L’an passé, il a reçu une centaine de personnes s’estimant l’objet d’une guérison miraculeuse. «Je reçois tous ceux qui se présentent, parfois des gens un peu dérangés. L’an passé, sur la centaine de cas, il y avait 39 très belles histoires, mais c’étaient des guérisons explicables. Et il y avait six cas que j’ai signalés.» Que fait-il alors? «Je fais signer une déclaration pour avoir accès à toutes les informations médicales.»
Ensuite, sur la base du dossier qu’il constitue, Alessandro de Franciscis décide s’il y a lieu ou non de convoquer le Bureau des constatations médicales. Ils sont en général plusieurs dizaines, souvent des membres de l’Association médicale internationale de Lourdes (11 000 membres), mais tout médecin diplômé qui se présente ce jour-là a le droit d’assister à la réunion.
Leur rôle: déterminer si les sept critères sont remplis. Car la maladie doit être certaine et grave, et la guérison soudaine, instantanée, complète, durable et inexpliquée. «On vote à mains levées, et s’il y a une objection, une demande fondée de précision, on renvoie le cas.» Si le bureau donne son feu vert, un dossier est ouvert – un seul l’a été l’an passé.

Bernadette a aussi sa comédie musicale

Bernadette Soubirous, héroïne d’une comédie musicale! Ça semble invraisemblable et pourtant c’est le cas depuis le 1er juillet, dans une production à gros budget créée à Lourdes et qui se jouera en 73 représentations jusqu’au mois d’octobre. Imaginée par les producteurs du spectacle musical Robin des Bois, écrite par l’auteur à succès québécois Serge Denoncourt et cofinancée par l’humoriste Gad Elmaleh, cette production cartonne dans une salle de Lourdes prévue pour 1400 spectateurs valides et 130 personnes en chaises roulantes ou alitées…
L’héroïne, c’est la petite Bernadette, 14 ans, illettrée, fille d’une famille misérable de la ville, ne parlant que le patois et que ses parents, le commissaire, le curé, bref tout le monde cherchait à empêcher d’aller à la grotte et de semer le trouble avec ses mensonges. Par sa simplicité, son aplomb, par son refus d’accepter les moindres avantages, elle ébranle puis convainc…
Pour avoir travaillé sur les documents d’époque et avec un des chapelains du Sanctuaire, Serge Denoncourt, dans «Le Figaro», prétend casser l’image convenue de la sainte: «On a d’elle une vision éthérée, mais elle était pleine de bon sens et avait un sacré caractère. Peur de rien, et des accès de colère. […] L’art sert à cela: ouvrir des portes qu’on croyait fermées, ébranler les certitudes, réveiller les émotions profondes…»
Au Sanctuaire, on se frotte les yeux de l’aubaine, on s’échange les papiers louangeurs de la presse parisienne et on raconte l’histoire de «ces producteurs venus ici par hasard et que la force des lieux a touchés»…
Lourdes, inépuisable terre de miracles.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 16 janvier 2020
(Image: Bénédicte) Plus...