La méchanceté nuit à votre santé

La science le dit: les «gentils» sont plus heureux et en meilleure forme que les «méchants». Alors… qu’est-ce qu’on attend?

Joaquin Phoenix est à l’affiche dans le rôle du Joker, archétype du méchant et ennemi juré de Batman.

Joaquin Phoenix est à l’affiche dans le rôle du Joker, archétype du méchant et ennemi juré de Batman. Image: 2019 Warner Bros/DC Comics

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Les signes sont là, qui se succèdent: si longtemps dévalorisée, moquée et assimilée à de la faiblesse ou à une forme de naïveté mièvre, la gentillesse retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. Éducation, management, entreprenariat, science et même fiction… comme le soulignent le philosophe français Emmanuel Jaffelin ou le président de l’Association romande d’éducation et de psychologie positives (AREPP) Samuel Collaud, les initiatives de toutes sortes fleurissent pour la faire éclore plus largement.

Un exemple? Le 25 septembre dernier, le très sérieux département des Sciences sociales de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) lui a offert une place de choix en inaugurant le Kindness Institute (Institut de la gentillesse), afin qu’elle y soit soigneusement disséquée. Par une approche interdisciplinaire comprenant entre autres l’anthropologie, la psychologie sociale, la biologie, l’économie, la culture et la sociologie, les scientifiques ont pour mission de la comprendre, ainsi que ses effets, tout en essayant de «la diffuser le plus largement possible et de créer des opportunités pour la traduire en pratique afin de rendre le monde meilleur».

Dans une démarche parallèle, les centaines de milliers de membres du mouvement World Kindness Day préparent d’arrache-pied leur traditionnelle Journée internationale de la gentillesse du 3 novembre. Tandis que des médecins, des psychologues, des pédagogues, des philosophes ou des économistes publient régulièrement des essais qui, à l’instar du tout récent «Gentil… et pas con!» (Éd. De Boeck), du spécialiste en communication et management d’équipes Franck Martin, mettent en avant les innombrables bénéfices d’un comportement bienveillant.

Les gentils ont tout juste

Car oui, comme le relèvent avec une belle unanimité tous les spécialistes à s’être penchés sur la question, dont le docteur en psychologie Jacques Lecomte, les gentils ont tout juste.

Chercheurs et penseurs rappellent que de nombreuses expériences scientifiques montrent que les gens qui agissent de manière empathique et généreuse sont globalement «plus heureux», ont une meilleure résistance au stress, à la dépression, aux virus et à la douleur «grâce au cocktail d’hormones que les actes de gentillesse libèrent dans l’organisme».

Dans le détail: de l’ocytocine, liée à l’amour et au lien social; de la dopamine, associée au plaisir et à la récompense; de la sérotonine, aussi dite «hormone du bien-être»; ou encore des endorphines, connues pour leurs vertus antidouleurs et euphorisantes.

Mieux encore: l’altruisme impacte la neuroplasticité du cerveau, comme l’a démontré le professeur en psychologie américain Richard Davidson. Est-ce à dire que la bienveillance rend plus intelligent? En termes de Q.I., pas forcément. En revanche, il est désormais certain que les approches éducatives positives offrent de belles perspectives.

Une étude menée aux États-Unis montre, par exemple, que des enfants du cycle primaire ayant suivi un enseignement basé «sur les émotions, sur la sensibilisation aux relations sociales et sur l’entraide» ont obtenu des résultats de 10% supérieurs à la moyenne lors de tests de maths et de lecture.

Tout cela est bel et bon. Reste tout de même à savoir ce qu’on entend par «gentillesse», tant on a tendance à ressasser les vieux a priori qui font passer les bienveillants pour des pigeons et des losers.

En gros, notent les spécialistes, dont le maître assistant en psychologie sociale et économique à l’Université de Zurich Grégoire Bollmann, la gentillesse, qui fait partie des notions mises en avant dans la psychologie positive*, s’apparente à l’un des traits centraux de l’humain et recouvre des facettes telles qu’altruisme, générosité, humilité, humanité, sincérité, compassion, respect et écoute d’autrui.

Trois formes d’empathie

Pour Emmanuel Jaffelin, auteur de «L’éloge de la gentillesse en entreprise» (Éd. First), notre monde est allé trop loin dans le cynisme et dans le «tout à l’ego», ce qui explique, dit-il, ce besoin d’autre chose: la gentillesse. Laquelle, à ses yeux, est une forme d’empathie, dont il distingue trois formes.

Il précise: «Il y a la froide, culturelle, qui consiste à se conformer à des règlements, à des lois, à des usages, comme de réserver une place à un handicapé. C’est le respect. Il y a la brûlante, qui implique de vouloir le bien des autres sans qu’ils n’aient rien demandé ni qu’ils en aient besoin. C’est la sollicitude – ce que pratique Amélie Poulain. Entre les deux, il y a l’empathie chaude, la gentillesse, qui est de savoir ce dont l’autre a besoin et de le lui donner!»

Dans «Le diable s’habille en Prada», Meryl Streep est l’illustration du manager dénué de gentillesse: dure, sans capacité d’écoute, sans remise en question, sans empathie… Photo: Pictorial Press Ltd/Alamy Stock Photo

Concrètement, les «gentils» savent donc écouter, manifester de la politesse et de l’attention, se montrent reconnaissants et, surtout, empathiques et conscients des autres, même pour des petites choses comme indiquer le chemin à quelqu’un, aider une vieille dame à porter son cabas, se lever dans le bus pour une femme enceinte sans attendre un retour.

À part, peut-être, un sourire ou un merci qui les mettra en joie. Faisant ainsi preuve de bonnes capacités de compréhension et, pour le coup, d’adaptation aux différentes situations auxquelles ils sont confrontés, ils peuvent vivre plus harmonieusement en société.

Ce qui serait d’ailleurs une disposition naturelle. À en croire les spécialistes, l’humain est biologiquement prédisposé à être dans la coopération, l’altruisme et l’empathie, ne serait-ce que pour des questions de survie de l’espèce. Là-dessus viennent évidemment se greffer l’environnement social (famille, école, culture) et les choix de vie, notent-ils.

«Parce que même si l’empathie est génétiquement inscrite dans l’humanité, on sait aussi qu’on peut l’inhiber (notamment suite à des traumas) ou la développer par une démarche consciente!» remarque Samuel Collaud.

La développer au risque de tomber dans l’excès inverse et de se faire «bouffer» en devenant «trop aimable»? Absolument pas!

«Être gentil, c’est savoir montrer de l’altruisme et de l’intelligence émotionnelle qui sera bénéfique pour tout le monde puisque, comme le prouvent d’ailleurs des expériences, l’amabilité génère de l’amabilité, ce qui finit par créer un cercle vertueux. Il ne faut pas confondre avec être gentillet, incapable de dire non!» En gros, donc, pas question de se laisser mener par le bout du nez, insiste Emmanuel Jaffelin.

S’il est évident qu’un conjoint, un enfant, un élève ou un salarié qui se sent bien considéré sera plus motivé, heureux et positif – et fera donc mieux ce qu’on attend de lui – il est toutefois exclu de le laisser profiter. En clair: «Un chef de service peut se montrer empathique et compréhensif et libérer un employé pour urgence personnelle une fois… pas deux! La personne doit prendre ses dispositions, par exemple des journées de vacances…»

Dosage et équité

Franck Martin ajoute: «Dans le cadre du travail ou de la vie privée, ne pas tomber dans le trop bon trop c… implique de fixer un cadre et de savoir le faire respecter tout en le respectant soi-même.» Quand on dit non, il vaut la peine de justifier sa décision et d’expliquer qu’elle n’est pas arbitraire mais en lien avec les limites que l’on avait communiquées: cela montre qu’on est capable de dire ce qu’on a à dire en restant authentique, honnête et bienveillant – ce qui permet de mieux faire passer les choses. Il spécifie: «Le cadre, c’est en quelque sorte le «pas con» du gentil, et il faut que l’autre sache ce que vous êtes en mesure d’accepter ou pas!»

Grégoire Bollmann confirme: «Il est évident qu’on ne doit pas se laisser marcher sur les pieds. Ce qui impose de poser des limites et, le cas échéant, de savoir sanctionner.» Ses travaux montrent d’ailleurs que dans une équipe au climat bienveillant, les éléments moins aimables profiteront de cette bienveillance au détriment de l’équipe si les limites à respecter ne sont pas unanimement partagées et acceptées. Dans les faits, les cadres qui se laissent trop faire ou se montrent trop tolérants n’ont pas forcément les meilleurs résultats. «Tout est question de dosage et d’équité!» note-t-il.

Franck Martin approuve. Toutefois la relation de confiance est plus importante que le contenu: «Vous pouvez avoir l’idée du siècle, vous ne serez pas suivi si vous n’avez pas pu instaurer cette relation.» Or, dit-il, celle-ci naît d’un rapport vrai et sincère, sans peur, sans besoin de dominer: «La gentillesse n’est pas une faiblesse qui nous soumet à l’autre, mais une force qui nous permet de nous ouvrir à lui.» Et réciproquement.

Pas gentil tout le temps

Bref, on l’aura compris: il ne s’agit pas de s’oublier soi-même ni de se rêver gentil absolu. «D’ailleurs, ce n’est pas possible, sourit Samuel Collaud. On a tous des moments où l’on se laisse un peu aller. En voiture, par exemple, on a facilement tendance à se lâcher sur les insultes, tout en oubliant de se demander si notre propre conduite est parfaite. De même, entre copains, on balance une pique ou une blague qui ne se voulait pas forcément méchante mais qui peut être perçue comme telle…» Emmanuel Jaffelin précise: «Il ne faut pas être gentil tout le temps. La gentillesse est une morale du pouvoir et non du devoir… Je ne dois pas être gentil, je peux l’être!»

Au final, comme le soulignent ces promoteurs de la gentillesse, l’idée c’est de trouver un équilibre intérieur qui permette d’être bienveillant et empathique sans se renier soi-même ni renoncer à ses valeurs et, ainsi, de (se) faire du bien. Une équation peut-être pas toujours simple à résoudre. Pourtant, quand on se donne la peine d’essayer, on constate vite que la gentillesse, c’est le Joker gagnant…

*Développée dans les années 90, la psychologie positive est l’étude scientifique des conditions et des processus qui contribuent à l’épanouissement et au fonctionnement optimal des individus, des groupes et des institutions.

Créé: 23.10.2019, 10h31

Quelques pistes pour se lancer sur la chemin de la gentillesse

Persévérance

Changer sa vision des choses et développer son empathie demande une volonté et un désir conscients. «Et ce sera du travail de longue haleine!» prévient Grégoire Bollmann. Mais à terme, cela marche, explique Jacques Lecomte, de l’Université de Zurich: «On a pu observer que donner du sang, ça coûte la première fois. Puis, à la longue, ça devient naturel. La bienveillance et l’empathie, c’est un peu la même chose: quand on en goûte les effets positifs, sur soi et sur les autres, on finit par les adopter et transformer doucement sa manière d’être. Ça ne veut pas dire qu’on l’est toujours, mais plus on les pratique, plus elles deviennent une seconde nature!»

Inciter les enfants

Le soir, à table, demandez à vos enfants de raconter un «geste» qu’ils ont fait pendant la journée (se lever dans le bus pour laisser sa place à un adulte, aider un copain à faire ses devoirs, etc.). Ceux qui n’ont rien à dire, frustrés, essaieront de trouver quelque chose de chouette à faire pour pouvoir eux aussi l’évoquer le lendemain. Petit à petit, comme la gentillesse est addictive, elle leur deviendra naturelle et spontanée.

Et pour vous?

Dans son «Petit cahier d’exercices de gentillesse» (Éd. Jouvence), Emmanuel Jaffelin propose des pistes pour se mettre à la gentillesse. Parmi lesquelles:

1. Souvenez-vous de trois moments où vous avez rendu service à quelqu’un qui vous a alors gratifié d’un «c’est vraiment gentil». Cela paraît trivial mais le souvenir de l’état de satisfaction que cela a produit en vous vous donnera envie de recommencer.

2. Retrouvez trois situations durant lesquelles vous avez senti qu’au-delà de votre geste de gentillesse, vous étiez en train d’établir une relation humaine pleine de promesses.

3. Remémorez-vous un exemple de gentillesse qui a eu des conséquences que vous ne soupçonniez pas, aussi bien pour l’auteur que pour le bénéficiaire. Histoire de saisir la dynamique vertueuse de la gentillesse.

Ne rien forcer

Comme le précise notamment Emmanuel Jaffelin, vouloir faire le bonheur des autres sans leur demander leur avis peut être contre-productif: «C’est un empiétement dans la vie de quelqu’un», ce qui peut s’avérer blessant pour cette personne. En clair: la gentillesse, ça n’est pas une imposition, mais c’est rendre service à qui en manifeste le désir! Donc, avant de vouloir aider un malvoyant à traverser la route, mieux vaut lui poser la question.

Gratuité

Indépendamment de l’aspect «politesse et respect», la gentillesse n’a d’autre but que de faire plaisir. À l’autre et, par effet boomerang, à soi. Cela demande donc d’ôter tout désir caché de séduire, de se rassurer ou de se faire bien voir, car on tombe là dans la manipulation. Pour le coup, inutile d’attendre de contreparties. Si elles arrivent, tant mieux. Si non, et alors?

Respect des basiques

Dire «bonjour», «merci», «s’il vous plaît», «au revoir» devrait se faire sans même réfléchir. Il s’agit certes de protocoles et de codes, mais ils ont une importance primordiale dans nos rapports sociaux et peuvent déterminer la gentillesse ou l’animosité de la personne qu’on aura (ou pas) saluée/remerciée, etc. Pour le coup, se montrer courtois au quotidien, notamment avec les gens qu’on croise souvent, ne coûte rien. Mais cela peut faciliter grandement les relations…

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